Jeudi 30 mars 2006
« Le bruit court », et si vite qu'il est venu jusqu'à moi, que le sujet de bac blanc porte sur l'argumentation : Convaincre, persuader, délibérer. Or, m'a-t-on dit, vous, élèves de 1L, vous sentez démunis en ce domaine. Une telle assertion me paraît quelque peu exagérée : vous ne manquez ni d'outils de compréhension des textes du corpus, ni d'aptitudes au commentaire d'icelui. Toutefois, et pour rassurer les inquiets, voici une fiche de rappels concernant l'argumentation :
Définitions sommaires et néanmoins utiles :
Convaincre : amener un destinataire à adhérer à une thèse en faisant appel à son raisonnement.
Persuader : amener un destinataire à adhérer à une thèse en jouant sur ses sentiments.
Délibérer : examiner divers points de vue sur une thèse afin de former le sien propre.
Précisions :
Le plus souvent, les textes argumentatifs combinent ces trois aspects de l'argumentation. En effet, l'émetteur tient compte de la thèse adverse (forme de la délibération dite concession) et utilise le raisonnement logique aussi bien que l'appel aux sentiments pour arriver à ses fins : faire partager son point de vue au destinataire. Vous pouvez cependant, en règle générale, dégager une dominante :
- L'émetteur cherche-t-il à poser les termes du débat sans prendre nettement parti lui-même : il invite le destinataire à la délibération (méfiez-vous, tout de même, il est rare que l'auteur n'ait pas un avis sur le sujet qu'il traite, fût-il implicite).
- L'émetteur développe des arguments fondés sur la science, les statistiques, l'autorité de spécialistes, le raisonnement logique et/ou le bon sens : il cherche à convaincre le destinataire.
- L'émetteur tente d'émouvoir, d'amuser, de susciter la colère : il s'emploie à persuader le destinataire.
Souvenez-vous : pas d'argumentation sans débat à l'origine du discours.
La question : Quelle heure est-il ? ne renferme pas le moindre débat en dépit des multiples réponses que l'on peut y apporter, mais dont l'exactitude est indiscutable dès lors qu'on s'accorde sur le fuseau horaire.
La question : Dans quelle mesure les liens tissés entre Mme de Sévigné et Mme de Grignan dans leur correspondance engendrent-ils la disparition de la distance qui les sépare ? Contient un débat dont je vous invite à poser les termes (faites une phrase dans laquelle apparaîtront les deux thèses extrêmes possibles).
Une fois le débat identifié, diverses thèses peuvent apparaître.
Leur origine : une opinion sur le sujet de débat. L'opinion ne vaut rien, rien de rien, excepté que celui qui l'énonce aura l'honneur et l'avantage de
l'énoncer.
Ex : « Je pense que la correspondance de Mme de S. et Mme de G. permet la disparition de la distance qui les sépare ». Et après ? Vous le voyez, à elle seule, l'assertion ne vaut rien.
Pour que l'opinion devienne une thèse :
- Fourbir ses arguments
- Les énoncer et développer
- Les organiser selon une progression pertinente
- Préparer les exemples qui illustreront les arguments
- Élaborer une stratégie efficace
Bref, mettre en uvre une démonstration qui, une fois achevée, aura fait de l'opinion une thèse.
Lisez le texte suivant et identifiez :
- les termes du débat
- arguments
- exemples
- progression du discours
- moyens stylistiques au service de la démonstration
L'équation du nénuphar
Tous les jours, les journaux ou les radios nous annoncent que la croissance du produit national brut n'est que de 2,3% par an, que le nombre des chômeurs a augmenté depuis un an de 3%, qu'il faudrait une croissance de 4% pour commencer à résorber ce chômage
[
]
Il faut garder à l'esprit qu'une augmentation de 2% par an, qui semble bien modeste et raisonnable, correspond à une véritable explosion lorsque l'on raisonne à long terme : le doublement étant obtenu en moins de trente-cinq ans, il y a multiplication par huit au bout d'un siècle, soixante-quatre après deux siècles. [
] Ce qui n'est guère compatible avec la limitation des ressources de la planète et de sa capacité à absorber nos déchets. [
]
L'enseignement actuel n'insiste guère malheureusement sur ces évidences. Pour y sensibiliser les jeunes, je leur raconte l'histoire édifiante du nénuphar que l'on plante dans un grand lac et qui a la propriété héréditaire de produire chaque jour un autre nénuphar. Il se trouve qu'au bout de trente jours, la totalité du lac est recouverte par les descendants de ce nénuphar et que l'espèce entière meurt étouffée, privée d'espace et de nourriture. Question : « Au bout de combien de jours les nénuphars ne couvraient-ils que la moitié du lac ? »
Avec les élèves du secondaire, la réponse jaillit comme une évidence : la moitié de trente, c'est-à-dire quinze jours. La bonne réponse est pourtant vingt-neuf, puisque le doublement est obtenu chaque jour. Pour rendre plus évidente l'erreur spontanée de raisonnement et faire un peu travailler les neurones, on peut alors poser la question : « Après combien de jours les nénuphars couvraient-ils à peine plus de 3% de la surface du lac ? » Il suffit de remonter le temps à partir du trentième jour : et de constater qu'ils en couvraient 50% le vingt-neuvième, 25% le vingt-huitième, 12,5% le vingt-septième, 6,25% le vingt-sixième, 3,12% le vingt-quatrième. Imaginons donc qu'au vingt-quatrième jour, un nénuphar anxieux de l'avenir attire l'attention de ses compagnons sur le danger qu'ils courent en proliférant ainsi ; il est probable que cette Cassandre ne pourrait se faire entendre. « Pourquoi nous inquiéter alors que nous avons ce comportement depuis plus de trois semaines et que 97% de la surface du lac est encore disponible ? Nous avons largement le temps de voir venir, continuons comme par le passé. » Ils auraient tort ; l'échéance est à moins d'une semaine.[
]
Autrement dit, tout phénomène évoluant dans le temps avec un taux d'accroissement constant peut certes débuter avec une croissance sage, à peine perceptible, donnant l'impression qu'il est raisonnable de la poursuivre, mais il débouche rapidement sur une phase d'accélération et conduit à une catastrophe.
Ce n'est pas seulement aux jeunes qu'il est nécessaire de faire comprendre le piège que constitue une croissance exponentielle : elle camoufle, sous des apparences anodines, une véritable explosion. Les pays dont la population n'a pas maîtrisé sa fécondité l'ont appris à leurs dépens.
Albert Jacquard, L'équation du nénuphar, ŽŽ Éd. Calmann-Lévy, 1998
Même un travail incomplet est utile
À vous lire,
C. Lhomeau
Par lhomeau-sevin
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Publié dans : monge-premiere
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