Jeudi 27 avril 2006
Nous sommes passés, comme si de rien n’était, de la lecture analytique des lettres de Mme de Sévigné à celles qui ont été sélectionnées dans deux romans : La Princesse de Clèves et Mme Bovary. En fait, ce sont deux grands sauts qui ont été accomplis mine de rien, le premier concerne le passage de lettres authentiques à des lettres fictives et le second est un bond dans le temps de presque deux siècles.
Commençons par les convergences et divergences entre l’épistolaire authentique et l’épistolaire fictif.
Nous rejoignons ici la problématique d’ensemble de la séquence : unité ou disparité du genre épistolaire ? et posons une première question majeure : est-il possible de regrouper sous la même désignation des écrits qui s’inscrivent dans une réalité (sociale, politique, historique, personnelle, etc.) et des textes qui s’inscrivent eux dans la fiction ?
Première réponse : les fictions elles aussi sont ancrées dans un contexte social, politique, historique, personnel, etc. Certes, mais il n’en demeure pas moins que les éventuelles lettres qu’elles proposent font partie d’un tout issu de l’imaginaire d’une auteur. En outre, l’ancrage dans la réalité de la fiction se pose bien différemment (de manière beaucoup plus complexe pour tout dire) du rapport de la lettre authentique avec la réalité contextuelle dans laquelle elle apparaît.
Ainsi : lorsque Voltaire ironise, dans une lettre authentique, sur la philosophie de Rousseau, il s’inscrit dans un contexte précis, identifiable et analysable par les historiens tout courts et historiens des idées = Rousseau donne à lire comme modèle d’éducation L’Émile, lors même qu’il a, Voltaire le dénonce, abandonné tous ses enfants à l’assistance. Ou encore, quand Mme de Sévigné annonce, à grand renfort de suspense, le mariage de Mademoiselle avec Lauzun, elle fait référence à une réalité historique et sociale. Telle est la réalité à considérer dans les lettres authentiques.
Tandis que la question de la réalité contextuelle à examiner lorsque l’on envisage une œuvre de fiction est celle de l’auteur, du sujet qu’il traite et de la réception de sa production. Montesquieu publie les Lettres persanes, roman épistolaire, dans le but d’y exposer ses critiques à l’égard de l’Europe et de ses modes de vie au XVIIIème siècle, mais déplace cette réalité en créant des personnages issus d’un Orient fictif sans grand rapport avec une quelconque réalité effective. Ou encore, Mme de Lafayette donne à lire un roman situé au temps du bon roi Henri (le Quatrième). L’on pourra toujours, à juste titre, dire qu’elle brosse par dans La Princesse de Clèves un tableau de la vie de Cour de son temps, mais il n’empêche que la lettre du roman, quels que soient les indices (nombreux) que l’on y décèle d’une époque qui n’est pas celle du récit, s’inscrit dans une narration qui met en scène ladite époque.
Bref, dans le texte authentique, la question de la réalité se pose de manière immédiate tandis que dans la fiction, elle est à envisager de manière décalée. Dernier exemple pour le dire (le plus simple) : il faut bien considérer d’une façon indirecte le rapport d’une fiction d’héroïc fantasy ( Le Seigneur des anneaux, par exemple) avec la réalité, non ?
Ceci dit, et répété, on aboutit à une sacrée nuance entre lettres authentiques et lettres dans la fiction… Nuance suffisante pour remettre en cause l’idée d’un genre unique ? Peut-être, mais peut-être pas.
Alors, prenons la question par un autre biais et cherchons plutôt les convergences possibles entre des deux types de lettres.
Et pour ce faire rappelons ce qu’est une lettre :
Il s’agit d’un énoncé produit par un émetteur- scripteur pour un ou plusieurs destinataires auxquels il s’adresse directement dans un échange du « je » au « tu » (ou « vous »). À cela s’ajoute que la lettre a pour but de combler une distance entre celui qui la compose et le ou les destinataires ; elle est, on l'a souvent répété après les Anciens, une conversation en absence.
À courte vue, les lettres de la séquence s’accordent avec cette définition. Sauf que… sauf que le « je » comme le « tu » sont fictifs dans certaines d’entre elles. Alors ? Alors retour à la case départ ? Oui, à moins de considérer comme réalité pour les lettres dans la fiction la réalité fictionnelle. Ce que nous ferons désormais après avoir posé une question à laquelle nous n’avons pas de réponse définitive pour l’heure. Dès lors, notre définition, constitue un point de convergence incontestable.
Concluons provisoirement en nous accordant sur le fait qu’authentique ou fictive, la lettre comporte suffisamment de points communs dans l’un et l’autre cas pour s’insérer dans un genre unique : l’épistolaire. Après tout, ne range-t-on pas sous le terme générique de roman des œuvres bien différentes les unes des autres ?
Eh oui, nous revenons à présent à cette catégorie du genre épistolaire que sont les lettres authentiques et pour quoi faire ? Pour compliquer encore un peu la question de l’unicité du genre en montrant qu’à l’intérieur même de l’une de ses variétés, on range des lettres de toutes sortes !
Les auteurs qui ont défini le genre épistolaire ont tous été conduits à reconnaître autant de sortes de lettres qu'il existe :
— De raisons d'écrire (lettres d'affaires, de recommandation, de sollicitation, de remerciement, de compliments et de condoléances, de conseils, de reproches, d'excuses et de pardons, mais aussi, par exemple, de menaces, ou de questions, ou de réponses)
— De façons d'écrire (lettres descriptives ou narratives, lettres allégoriques ou ironiques ou énigmatiques)
— D'effets à produire sur le lecteur (lettres morales, mais aussi lettres instructives ou même amusantes).
Alors, pour mettre tout cela dans le même panier (= genre) on en vient à une définition générale tirée de la situation de celui qui écrit : on écrit ce que l'on ne peut pas dire … Nous v’là bien ! On fonde un genre sur une nécessité matérielle et brute : celle de communiquer à distance ? et pourquoi pas ? N’est-ce pas le seul dénominateur commun à toutes les lettres de la séquence et d’ailleurs ? Eh ben, si.
On complique encore ? Allons-y : « on écrit ce qu’on ne peut pas dire », bien, bien, bien, mais elle est tout à fait équivoque cette petite formule ! Ce que l’on ne peut pas dire signifie sans doute la distance qui ne permet pas de se faire entendre au sens premier du terme, mais signifie également ce que l’on n’ose pas dire en face… la lettre est donc aussi le moyen d’exprimer ce que la parole s’interdit d’énoncer et la distance peut n’avoir rien à faire là-dedans.
Et voilà le plus petit dénominateur commun susnommé anéanti ! Mais attention, entre-temps nous avons tout de même avancé : le fameux « on écrit ce qu’on ne peut pas dire », quelque sens qu’on lui donne, a le mérite de faire se rejoindre la lettre authentique et la lettre fictive : l’une comme l’autre se retrouve dans cette définition.
Ainsi :
— 3 lettres authentiques de Mme de Sévigné à Mme de Grignan à laquelle elle ne peut rien dire, distance oblige.
— 1 lettre fictive d’une inconnue à son amant (La Princesse de Clèves), il n’est pas sûr que la distance y soit pour quelque chose, il est certain que le propos contenu dans la lettre (complexité de l’explication) peut se développer sans interruption parasite et éloigne toute tentation de renoncer à la résolution finale.
— 1 lettre fictive d’un amant à sa maîtresse (Mme Bovary), exit l’obstacle de la distance, il s’agit bien ici d’écrire ce qu’il serait risqué, voire impossible, de dire.
— 1 lettre fictive d’un amant à sa maîtresse (La Nouvelle Héloïse) sans rapport avec la distance qui ne saurait être plus abolie qu’ici, le scripteur écrit pour tromper l’impatience de dire.
— 1 lettre fictive d’une jeune fille à une autre (Les liaisons dangereuses), retour du motif de la distance et du sens premier de l’impossibilité de dire.
— 4 lettres authentiques entre Flaubert à Baudelaire, distance assurément, mais aussi écrire sur l’écrit : clarté du propos.
— 1 non lettre d’une jeune fille à son amant (Le Vicomte de Bragelonne), distance supposée et mise en œuvre de « l’impossibilité d’écrire ce qu’on pourrait, peut-être dire » dont la possibilité constitue une confirmation, en creux, de l’inverse.
— 1 roman par lettres (Mémoires de deux jeunes mariées), la distance justifie l’écriture.
Le récapitulatif précédent (-III-) nous aura permis de revenir à nos moutons par le truchement d’une formule qui aura réconcilié, à minima, l’ensemble des textes du groupement.
Objet d’étude
« À minima », voilà qui est peu, essayons donc de trouver à tous ces textes d’autres points communs. Rappelons tout d’abord l’objet d’étude : « Il s'agit de faire percevoir la diversité des formes de la correspondance (lettres authentiques, lettres ouvertes, romans épistolaires, correspondances d'écrivains) et leurs fonctions esthétiques et argumentatives », nous dit le programme.
Fort bien, et ça nous fait deux autres points communs :
— La fonction esthétique : indéniable dans le groupement
— La fonction argumentative : moins évidente dans l’ensemble du groupement encore que nos lettres visent toutes à modeler le point vue ou le ressenti du destinataire.
Drôle de points communs me direz-vous qui s’élaborent par l’élimination de tout un tas de types de lettres (voir –II-)… C’est vrai, mais, c’est pas moi, c’est le programme… Et puis vous avez, en principe, étudié en Quatrième ce « tas de types de lettres)
Groupement de textes
Ce qu’il ne traite pas ou peu : la lettre ouverte, la correspondance d’écrivains (l’échange Flaubert-Baudelaire est beaucoup trop réduit pour être considéré comme tel).
À ces sujets, vous aurez droit à un petit résumé de ce qu’il faut savoir quand on a pas étudié précisément les phénomènes.
Au-delà du point commun « fonction esthétique » (je n’en dis pas plus sur cette fonction : les lectures analytiques sont suffisamment claires à cet égard), nous pouvons dégager une autre convergence entre tous les textes du groupement : ils visent tous à maintenir un lien avec l’ami, l’amant ou le parent absent.
Ah, mais non, s’insurge l’élève attentif, le groupement contient deux lettres de rupture. Bravo à l’insurgé néanmoins attentif, je lui réponds cependant du tac au tac : la lettre de rupture n’est-elle pas celle qui met fin au lien jusque-là maintenu ? Par conséquent, elle confirme que la correspondance est bien le moyen de maintenir ce lien. Et toc !
Or, cette fonction « maintenir un lien avec l’absent » est valable pour toutes, toutes, les lettres. Toutes ? non, en fait, non, et l’une de nos lettres apporte un démenti (relatif) à ladite fonction. L’insurgé attentif saura-t-il identifier l’intruse ?
Pas le temps de jouer, malheureusement… Alors voici l’intruse : lettre 1 de Mme de Sévigné à Mme de Grignan. Pourquoi ? Parce qu’elle annonce un événement (mariage de Mademoiselle) pour lui-même et comme en oubliant la personne à qui le contenu de la lettre est destiné. Dès lors, quel lien maintient-elle ?
Apprenez avec intérêt que les classiques (contemporains donc de Mme de Sévigné), quand ils rapportaient un événement pour lui-même et sans tenir compte de leur destinataire, n’appelaient pas leur écrit une lettre, mais une relation (cf. relater) et n’intégraient pas ce type de récit objectif au genre épistolaire parce que, précisément, on y oubliait les rapports personnels entre les correspondants. Il en résulte que, par définition, la lettre doit, indépendamment de son contenu qui existe bien sûr, adapté celui-ci au rapport que l’on entretient avec le destinataire.
Je reviens à l’intruse pour nuancer mon propos et la réintégrer partiellement au genre épistolaire : la lettre est moins le récit objectif d’un événement (qui n’a d’ailleurs pas encore eu lieu) qu’un virtuose exercice de style visant à abolir la distance au profit… du destinataire ; peut-on dire alors qu’il n’y est pas tenu compte de lui ? Pas vraiment.
Mais, ces « relations » existent bel et bien. Et, moins sourcilleux que les classiques, nous pourrions sans scrupule les intégrer à l’étude du genre épistolaire.
… Et résolution du problème « authenticité vs fiction »
Quoi qu’il en soit, nous aurons retenu que le recours à la lettre a pour but essentiel de créer entre celui qui écrit et celui qui lira, des rapports plus directs (du « je » au « vous » ou « tu ») que l'usage exclusif de la troisième personne.
C'est précisément parce qu'elles sont le complément naturel du récit que les lettres apparaissent aussi dans d'autres sortes d'ouvrages. Les mémoires en contiennent souvent à titre de pièces justificatives, et elles jouent leur rôle dans la comédie, la tragédie ou le drame en tant que ressort utile au progrès de l'intrigue. Mais le roman surtout leur fait une place de choix, de l'Astrée à Clélie et de La Princesse de Clèves aux Faux Monnayeurs. Elles permettent en effet d'apporter au récit à la troisième personne un surcroît de vérité (d'apparence de vérité) : l'action n'y est plus décrite de l'extérieur mais dans le sujet qui est en train de la vivre.
Commençons par les convergences et divergences entre l’épistolaire authentique et l’épistolaire fictif.
-I-
De l’authenticité à la fiction
De l’authenticité à la fiction
Nous rejoignons ici la problématique d’ensemble de la séquence : unité ou disparité du genre épistolaire ? et posons une première question majeure : est-il possible de regrouper sous la même désignation des écrits qui s’inscrivent dans une réalité (sociale, politique, historique, personnelle, etc.) et des textes qui s’inscrivent eux dans la fiction ?
Première réponse : les fictions elles aussi sont ancrées dans un contexte social, politique, historique, personnel, etc. Certes, mais il n’en demeure pas moins que les éventuelles lettres qu’elles proposent font partie d’un tout issu de l’imaginaire d’une auteur. En outre, l’ancrage dans la réalité de la fiction se pose bien différemment (de manière beaucoup plus complexe pour tout dire) du rapport de la lettre authentique avec la réalité contextuelle dans laquelle elle apparaît.
Ainsi : lorsque Voltaire ironise, dans une lettre authentique, sur la philosophie de Rousseau, il s’inscrit dans un contexte précis, identifiable et analysable par les historiens tout courts et historiens des idées = Rousseau donne à lire comme modèle d’éducation L’Émile, lors même qu’il a, Voltaire le dénonce, abandonné tous ses enfants à l’assistance. Ou encore, quand Mme de Sévigné annonce, à grand renfort de suspense, le mariage de Mademoiselle avec Lauzun, elle fait référence à une réalité historique et sociale. Telle est la réalité à considérer dans les lettres authentiques.
Tandis que la question de la réalité contextuelle à examiner lorsque l’on envisage une œuvre de fiction est celle de l’auteur, du sujet qu’il traite et de la réception de sa production. Montesquieu publie les Lettres persanes, roman épistolaire, dans le but d’y exposer ses critiques à l’égard de l’Europe et de ses modes de vie au XVIIIème siècle, mais déplace cette réalité en créant des personnages issus d’un Orient fictif sans grand rapport avec une quelconque réalité effective. Ou encore, Mme de Lafayette donne à lire un roman situé au temps du bon roi Henri (le Quatrième). L’on pourra toujours, à juste titre, dire qu’elle brosse par dans La Princesse de Clèves un tableau de la vie de Cour de son temps, mais il n’empêche que la lettre du roman, quels que soient les indices (nombreux) que l’on y décèle d’une époque qui n’est pas celle du récit, s’inscrit dans une narration qui met en scène ladite époque.
Bref, dans le texte authentique, la question de la réalité se pose de manière immédiate tandis que dans la fiction, elle est à envisager de manière décalée. Dernier exemple pour le dire (le plus simple) : il faut bien considérer d’une façon indirecte le rapport d’une fiction d’héroïc fantasy ( Le Seigneur des anneaux, par exemple) avec la réalité, non ?
Ceci dit, et répété, on aboutit à une sacrée nuance entre lettres authentiques et lettres dans la fiction… Nuance suffisante pour remettre en cause l’idée d’un genre unique ? Peut-être, mais peut-être pas.
Alors, prenons la question par un autre biais et cherchons plutôt les convergences possibles entre des deux types de lettres.
Et pour ce faire rappelons ce qu’est une lettre :
Il s’agit d’un énoncé produit par un émetteur- scripteur pour un ou plusieurs destinataires auxquels il s’adresse directement dans un échange du « je » au « tu » (ou « vous »). À cela s’ajoute que la lettre a pour but de combler une distance entre celui qui la compose et le ou les destinataires ; elle est, on l'a souvent répété après les Anciens, une conversation en absence.
À courte vue, les lettres de la séquence s’accordent avec cette définition. Sauf que… sauf que le « je » comme le « tu » sont fictifs dans certaines d’entre elles. Alors ? Alors retour à la case départ ? Oui, à moins de considérer comme réalité pour les lettres dans la fiction la réalité fictionnelle. Ce que nous ferons désormais après avoir posé une question à laquelle nous n’avons pas de réponse définitive pour l’heure. Dès lors, notre définition, constitue un point de convergence incontestable.
Concluons provisoirement en nous accordant sur le fait qu’authentique ou fictive, la lettre comporte suffisamment de points communs dans l’un et l’autre cas pour s’insérer dans un genre unique : l’épistolaire. Après tout, ne range-t-on pas sous le terme générique de roman des œuvres bien différentes les unes des autres ?
-II-
Lettre authentique : une variété si variée du genre
Lettre authentique : une variété si variée du genre
Eh oui, nous revenons à présent à cette catégorie du genre épistolaire que sont les lettres authentiques et pour quoi faire ? Pour compliquer encore un peu la question de l’unicité du genre en montrant qu’à l’intérieur même de l’une de ses variétés, on range des lettres de toutes sortes !
Les auteurs qui ont défini le genre épistolaire ont tous été conduits à reconnaître autant de sortes de lettres qu'il existe :
— De raisons d'écrire (lettres d'affaires, de recommandation, de sollicitation, de remerciement, de compliments et de condoléances, de conseils, de reproches, d'excuses et de pardons, mais aussi, par exemple, de menaces, ou de questions, ou de réponses)
— De façons d'écrire (lettres descriptives ou narratives, lettres allégoriques ou ironiques ou énigmatiques)
— D'effets à produire sur le lecteur (lettres morales, mais aussi lettres instructives ou même amusantes).
Alors, pour mettre tout cela dans le même panier (= genre) on en vient à une définition générale tirée de la situation de celui qui écrit : on écrit ce que l'on ne peut pas dire … Nous v’là bien ! On fonde un genre sur une nécessité matérielle et brute : celle de communiquer à distance ? et pourquoi pas ? N’est-ce pas le seul dénominateur commun à toutes les lettres de la séquence et d’ailleurs ? Eh ben, si.
-III-
Authencité ou fiction, qu’importe !
Authencité ou fiction, qu’importe !
On complique encore ? Allons-y : « on écrit ce qu’on ne peut pas dire », bien, bien, bien, mais elle est tout à fait équivoque cette petite formule ! Ce que l’on ne peut pas dire signifie sans doute la distance qui ne permet pas de se faire entendre au sens premier du terme, mais signifie également ce que l’on n’ose pas dire en face… la lettre est donc aussi le moyen d’exprimer ce que la parole s’interdit d’énoncer et la distance peut n’avoir rien à faire là-dedans.
Et voilà le plus petit dénominateur commun susnommé anéanti ! Mais attention, entre-temps nous avons tout de même avancé : le fameux « on écrit ce qu’on ne peut pas dire », quelque sens qu’on lui donne, a le mérite de faire se rejoindre la lettre authentique et la lettre fictive : l’une comme l’autre se retrouve dans cette définition.
Ainsi :
— 3 lettres authentiques de Mme de Sévigné à Mme de Grignan à laquelle elle ne peut rien dire, distance oblige.
— 1 lettre fictive d’une inconnue à son amant (La Princesse de Clèves), il n’est pas sûr que la distance y soit pour quelque chose, il est certain que le propos contenu dans la lettre (complexité de l’explication) peut se développer sans interruption parasite et éloigne toute tentation de renoncer à la résolution finale.
— 1 lettre fictive d’un amant à sa maîtresse (Mme Bovary), exit l’obstacle de la distance, il s’agit bien ici d’écrire ce qu’il serait risqué, voire impossible, de dire.
— 1 lettre fictive d’un amant à sa maîtresse (La Nouvelle Héloïse) sans rapport avec la distance qui ne saurait être plus abolie qu’ici, le scripteur écrit pour tromper l’impatience de dire.
— 1 lettre fictive d’une jeune fille à une autre (Les liaisons dangereuses), retour du motif de la distance et du sens premier de l’impossibilité de dire.
— 4 lettres authentiques entre Flaubert à Baudelaire, distance assurément, mais aussi écrire sur l’écrit : clarté du propos.
— 1 non lettre d’une jeune fille à son amant (Le Vicomte de Bragelonne), distance supposée et mise en œuvre de « l’impossibilité d’écrire ce qu’on pourrait, peut-être dire » dont la possibilité constitue une confirmation, en creux, de l’inverse.
— 1 roman par lettres (Mémoires de deux jeunes mariées), la distance justifie l’écriture.
-IV-
De l’objet d’étude au groupement de textes
De l’objet d’étude au groupement de textes
Le récapitulatif précédent (-III-) nous aura permis de revenir à nos moutons par le truchement d’une formule qui aura réconcilié, à minima, l’ensemble des textes du groupement.
Objet d’étude
« À minima », voilà qui est peu, essayons donc de trouver à tous ces textes d’autres points communs. Rappelons tout d’abord l’objet d’étude : « Il s'agit de faire percevoir la diversité des formes de la correspondance (lettres authentiques, lettres ouvertes, romans épistolaires, correspondances d'écrivains) et leurs fonctions esthétiques et argumentatives », nous dit le programme.
Fort bien, et ça nous fait deux autres points communs :
— La fonction esthétique : indéniable dans le groupement
— La fonction argumentative : moins évidente dans l’ensemble du groupement encore que nos lettres visent toutes à modeler le point vue ou le ressenti du destinataire.
Drôle de points communs me direz-vous qui s’élaborent par l’élimination de tout un tas de types de lettres (voir –II-)… C’est vrai, mais, c’est pas moi, c’est le programme… Et puis vous avez, en principe, étudié en Quatrième ce « tas de types de lettres)
Groupement de textes
Ce qu’il ne traite pas ou peu : la lettre ouverte, la correspondance d’écrivains (l’échange Flaubert-Baudelaire est beaucoup trop réduit pour être considéré comme tel).
À ces sujets, vous aurez droit à un petit résumé de ce qu’il faut savoir quand on a pas étudié précisément les phénomènes.
Au-delà du point commun « fonction esthétique » (je n’en dis pas plus sur cette fonction : les lectures analytiques sont suffisamment claires à cet égard), nous pouvons dégager une autre convergence entre tous les textes du groupement : ils visent tous à maintenir un lien avec l’ami, l’amant ou le parent absent.
Ah, mais non, s’insurge l’élève attentif, le groupement contient deux lettres de rupture. Bravo à l’insurgé néanmoins attentif, je lui réponds cependant du tac au tac : la lettre de rupture n’est-elle pas celle qui met fin au lien jusque-là maintenu ? Par conséquent, elle confirme que la correspondance est bien le moyen de maintenir ce lien. Et toc !
Or, cette fonction « maintenir un lien avec l’absent » est valable pour toutes, toutes, les lettres. Toutes ? non, en fait, non, et l’une de nos lettres apporte un démenti (relatif) à ladite fonction. L’insurgé attentif saura-t-il identifier l’intruse ?
Pas le temps de jouer, malheureusement… Alors voici l’intruse : lettre 1 de Mme de Sévigné à Mme de Grignan. Pourquoi ? Parce qu’elle annonce un événement (mariage de Mademoiselle) pour lui-même et comme en oubliant la personne à qui le contenu de la lettre est destiné. Dès lors, quel lien maintient-elle ?
Apprenez avec intérêt que les classiques (contemporains donc de Mme de Sévigné), quand ils rapportaient un événement pour lui-même et sans tenir compte de leur destinataire, n’appelaient pas leur écrit une lettre, mais une relation (cf. relater) et n’intégraient pas ce type de récit objectif au genre épistolaire parce que, précisément, on y oubliait les rapports personnels entre les correspondants. Il en résulte que, par définition, la lettre doit, indépendamment de son contenu qui existe bien sûr, adapté celui-ci au rapport que l’on entretient avec le destinataire.
Je reviens à l’intruse pour nuancer mon propos et la réintégrer partiellement au genre épistolaire : la lettre est moins le récit objectif d’un événement (qui n’a d’ailleurs pas encore eu lieu) qu’un virtuose exercice de style visant à abolir la distance au profit… du destinataire ; peut-on dire alors qu’il n’y est pas tenu compte de lui ? Pas vraiment.
Mais, ces « relations » existent bel et bien. Et, moins sourcilleux que les classiques, nous pourrions sans scrupule les intégrer à l’étude du genre épistolaire.
… Et résolution du problème « authenticité vs fiction »
Quoi qu’il en soit, nous aurons retenu que le recours à la lettre a pour but essentiel de créer entre celui qui écrit et celui qui lira, des rapports plus directs (du « je » au « vous » ou « tu ») que l'usage exclusif de la troisième personne.
C'est précisément parce qu'elles sont le complément naturel du récit que les lettres apparaissent aussi dans d'autres sortes d'ouvrages. Les mémoires en contiennent souvent à titre de pièces justificatives, et elles jouent leur rôle dans la comédie, la tragédie ou le drame en tant que ressort utile au progrès de l'intrigue. Mais le roman surtout leur fait une place de choix, de l'Astrée à Clélie et de La Princesse de Clèves aux Faux Monnayeurs. Elles permettent en effet d'apporter au récit à la troisième personne un surcroît de vérité (d'apparence de vérité) : l'action n'y est plus décrite de l'extérieur mais dans le sujet qui est en train de la vivre.
Par lhomeau-sevin
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Publié dans : monge-premiere
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