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Jeudi 27 avril 2006
Nous sommes passés, comme si de rien n’était, de la lecture analytique des lettres de Mme de Sévigné à celles qui ont été sélectionnées dans deux romans : La Princesse de Clèves et Mme Bovary. En fait, ce sont deux grands sauts qui ont été accomplis mine de rien, le premier concerne le passage de lettres authentiques à des lettres fictives et le second est un bond dans le temps de presque deux siècles.

Commençons par les convergences et divergences entre l’épistolaire authentique et l’épistolaire fictif.

-I-

De l’authenticité à la fiction

    Nous rejoignons ici la problématique d’ensemble de la séquence : unité ou disparité du genre épistolaire ? et posons une première question majeure : est-il possible de regrouper sous la même désignation des écrits qui s’inscrivent dans une réalité (sociale, politique, historique, personnelle, etc.) et des textes qui s’inscrivent eux dans la fiction ?

Première réponse : les fictions elles aussi sont ancrées dans un contexte social, politique, historique, personnel, etc. Certes, mais il n’en demeure pas moins que les éventuelles lettres qu’elles proposent font partie d’un tout issu de l’imaginaire d’une auteur. En outre, l’ancrage dans la réalité de la fiction se pose bien différemment (de manière beaucoup plus complexe pour tout dire) du rapport de la lettre authentique avec la réalité contextuelle dans laquelle elle apparaît.
Ainsi : lorsque Voltaire ironise, dans une lettre authentique, sur la philosophie de Rousseau, il s’inscrit dans un contexte précis, identifiable et analysable par les historiens tout courts et historiens des idées = Rousseau donne à lire comme modèle d’éducation L’Émile, lors même qu’il a, Voltaire le dénonce, abandonné tous ses enfants à l’assistance. Ou encore, quand Mme de Sévigné annonce, à grand renfort de suspense, le mariage de Mademoiselle avec Lauzun, elle fait référence à une réalité historique et sociale. Telle est la réalité à considérer dans les lettres authentiques.
Tandis que la question de la réalité contextuelle à examiner lorsque l’on envisage une œuvre de fiction est celle de l’auteur, du sujet qu’il traite et de la réception de sa production. Montesquieu publie les Lettres persanes, roman épistolaire, dans le but d’y exposer ses critiques à l’égard de l’Europe et de ses modes de vie au XVIIIème siècle, mais déplace cette réalité en créant des personnages issus d’un Orient fictif sans grand rapport avec une quelconque réalité effective. Ou encore, Mme de Lafayette donne à lire un roman situé au temps du bon roi Henri (le Quatrième). L’on pourra toujours, à juste titre, dire qu’elle brosse par dans La Princesse de Clèves un tableau de la vie de Cour de son temps, mais il n’empêche que la lettre du roman, quels que soient les indices (nombreux) que l’on y décèle d’une époque qui n’est pas celle du récit, s’inscrit dans une narration qui met en scène ladite époque.
Bref, dans le texte authentique, la question de la réalité se pose de manière immédiate tandis que dans la fiction, elle est à envisager de manière décalée. Dernier exemple pour le dire (le plus simple) : il faut bien considérer d’une façon indirecte le rapport d’une fiction d’héroïc fantasy ( Le Seigneur des anneaux, par exemple) avec la réalité, non ?

Ceci dit, et répété, on aboutit à une sacrée nuance entre lettres authentiques et lettres dans la fiction… Nuance suffisante pour remettre en cause l’idée d’un genre unique ? Peut-être, mais peut-être pas.

    Alors, prenons la question par un autre biais et cherchons plutôt les convergences possibles entre des deux types de lettres.

Et pour ce faire rappelons ce qu’est une lettre :
Il s’agit d’un énoncé produit par un émetteur- scripteur pour un ou plusieurs destinataires auxquels il s’adresse directement dans un échange du « je » au « tu » (ou « vous »). À cela s’ajoute que la lettre a pour but de combler une distance entre celui qui la compose et le ou les destinataires ; elle est, on l'a souvent répété après les Anciens, une conversation en absence.
À courte vue, les lettres de la séquence s’accordent avec cette définition. Sauf que… sauf que le « je » comme le « tu » sont fictifs dans certaines d’entre elles. Alors ? Alors retour à la case départ ? Oui, à moins de considérer comme réalité pour les lettres dans la fiction la réalité fictionnelle. Ce que nous ferons désormais après avoir posé une question à laquelle nous n’avons pas de réponse définitive pour l’heure. Dès lors, notre définition, constitue un point de convergence incontestable.

    Concluons provisoirement en nous accordant sur le fait qu’authentique ou fictive, la lettre comporte suffisamment de points communs dans l’un et l’autre cas pour s’insérer dans un genre unique : l’épistolaire. Après tout, ne range-t-on pas sous le terme générique de roman des œuvres bien différentes les unes des autres ?

 
-II-

Lettre authentique : une variété si variée du genre

    Eh oui, nous revenons à présent à cette catégorie du genre épistolaire que sont les lettres authentiques et pour quoi faire ? Pour compliquer encore un peu la question de l’unicité du genre en montrant qu’à l’intérieur même de l’une de ses variétés, on range des lettres de toutes sortes !

Les auteurs qui ont défini le genre épistolaire ont tous été conduits à reconnaître autant de sortes de lettres qu'il existe :
— De raisons d'écrire (lettres d'affaires, de recommandation, de sollicitation, de remerciement, de compliments et de condoléances, de conseils, de reproches, d'excuses et de pardons, mais aussi, par exemple, de menaces, ou de questions, ou de réponses)
— De façons d'écrire (lettres descriptives ou narratives, lettres allégoriques ou ironiques ou énigmatiques)
— D'effets à produire sur le lecteur (lettres morales, mais aussi lettres instructives ou même amusantes).

Alors, pour mettre tout cela dans le même panier (= genre) on en vient à une définition générale tirée de la situation de celui qui écrit : on écrit ce que l'on ne peut pas dire … Nous v’là bien ! On fonde un genre sur une nécessité matérielle et brute : celle de communiquer à distance ? et pourquoi pas ? N’est-ce pas le seul dénominateur commun à toutes les lettres de la séquence et d’ailleurs ? Eh ben, si.
 
-III-

Authencité ou fiction, qu’importe !

On complique encore ? Allons-y : « on écrit ce qu’on ne peut pas dire », bien, bien, bien, mais elle est tout à fait équivoque cette petite formule ! Ce que l’on ne peut pas dire signifie sans doute la distance qui ne permet pas de se faire entendre au sens premier du terme, mais signifie également ce que l’on n’ose pas dire en face… la lettre est donc aussi le moyen d’exprimer ce que la parole s’interdit d’énoncer et la distance peut n’avoir rien à faire là-dedans.

Et voilà le plus petit dénominateur commun susnommé anéanti ! Mais attention, entre-temps nous avons tout de même avancé : le fameux « on écrit ce qu’on ne peut pas dire », quelque sens qu’on lui donne, a le mérite de faire se rejoindre la lettre authentique et la lettre fictive : l’une comme l’autre se retrouve dans cette définition.

Ainsi :
— 3 lettres authentiques de Mme de Sévigné à Mme de Grignan à laquelle elle ne peut rien dire, distance oblige.
— 1 lettre fictive d’une inconnue à son amant (La Princesse de Clèves), il n’est pas sûr que la distance y soit pour quelque chose, il est certain que le propos contenu dans la lettre (complexité de l’explication) peut se développer sans interruption parasite et éloigne toute tentation de renoncer à la résolution finale.
— 1 lettre fictive d’un amant à sa maîtresse (Mme Bovary), exit l’obstacle de la distance, il s’agit bien ici d’écrire ce qu’il serait risqué, voire impossible, de dire.
— 1 lettre fictive d’un amant à sa maîtresse (La Nouvelle Héloïse) sans rapport avec la distance qui ne saurait être plus abolie qu’ici, le scripteur écrit pour tromper l’impatience de dire.
— 1 lettre fictive d’une jeune fille à une autre (Les liaisons dangereuses), retour du motif de la distance et du sens premier de l’impossibilité de dire.
— 4 lettres authentiques entre Flaubert à Baudelaire, distance assurément, mais aussi écrire sur l’écrit : clarté du propos.
— 1 non lettre d’une jeune fille à son amant (Le Vicomte de Bragelonne), distance supposée et mise en œuvre de « l’impossibilité d’écrire ce qu’on pourrait, peut-être dire » dont la possibilité constitue une confirmation, en creux, de l’inverse.
— 1 roman par lettres (Mémoires de deux jeunes mariées), la distance justifie l’écriture.

 
-IV-

De l’objet d’étude au groupement de textes

    Le récapitulatif précédent (-III-) nous aura permis de revenir à nos moutons par le truchement d’une formule qui aura réconcilié, à minima, l’ensemble des textes du groupement.

Objet d’étude

    « À minima », voilà qui est peu, essayons donc de trouver à tous ces textes d’autres points communs. Rappelons tout d’abord l’objet d’étude : « Il s'agit de faire percevoir la diversité des formes de la correspondance (lettres authentiques, lettres ouvertes, romans épistolaires, correspondances d'écrivains) et leurs fonctions esthétiques et argumentatives », nous dit le programme.

Fort bien, et ça nous fait deux autres points communs :
— La fonction esthétique : indéniable dans le groupement
— La fonction argumentative : moins évidente dans l’ensemble du groupement encore que nos lettres visent toutes à modeler le point vue ou le ressenti du destinataire.

Drôle de points communs me direz-vous qui s’élaborent par l’élimination de tout un tas de types de lettres (voir –II-)… C’est vrai, mais, c’est pas moi, c’est le programme… Et puis vous avez, en principe, étudié en Quatrième ce « tas de types de lettres)

Groupement de textes

Ce qu’il ne traite pas ou peu : la lettre ouverte, la correspondance d’écrivains (l’échange Flaubert-Baudelaire est beaucoup trop réduit pour être considéré comme tel).
À ces sujets, vous aurez droit à un petit résumé de ce qu’il faut savoir quand on a pas étudié précisément les phénomènes.

Au-delà du point commun « fonction esthétique » (je n’en dis pas plus sur cette fonction : les lectures analytiques sont suffisamment claires à cet égard), nous pouvons dégager une autre convergence entre tous les textes du groupement : ils visent tous à maintenir un lien avec l’ami, l’amant ou le parent absent.
Ah, mais non, s’insurge l’élève attentif, le groupement contient deux lettres de rupture. Bravo à l’insurgé néanmoins attentif, je lui réponds cependant du tac au tac : la lettre de rupture n’est-elle pas celle qui met fin au lien jusque-là maintenu ? Par conséquent, elle confirme que la correspondance est bien le moyen de maintenir ce lien. Et toc !
Or, cette fonction « maintenir un lien avec l’absent » est valable pour toutes, toutes, les lettres. Toutes ? non, en fait, non, et l’une de nos lettres apporte un démenti (relatif) à ladite fonction. L’insurgé attentif saura-t-il identifier l’intruse ?
Pas le temps de jouer, malheureusement… Alors voici l’intruse : lettre 1 de Mme de Sévigné à Mme de Grignan. Pourquoi ? Parce qu’elle annonce un événement (mariage de Mademoiselle) pour lui-même et comme en oubliant la personne à qui le contenu de la lettre est destiné. Dès lors, quel lien maintient-elle ?
Apprenez avec intérêt que les classiques (contemporains donc de Mme de Sévigné), quand ils rapportaient un événement pour lui-même et sans tenir compte de leur destinataire, n’appelaient pas leur écrit une lettre, mais une relation (cf. relater) et n’intégraient pas ce type de récit objectif au genre épistolaire parce que, précisément, on y oubliait les rapports personnels entre les correspondants. Il en résulte que, par définition, la lettre doit, indépendamment de son contenu qui existe bien sûr, adapté celui-ci au rapport que l’on entretient avec le destinataire.
Je reviens à l’intruse pour nuancer mon propos et la réintégrer partiellement au genre épistolaire : la lettre est moins le récit objectif d’un événement (qui n’a d’ailleurs pas encore eu lieu) qu’un virtuose exercice de style visant à abolir la distance au profit… du destinataire ; peut-on dire alors qu’il n’y est pas tenu compte de lui ? Pas vraiment.
Mais, ces « relations » existent bel et bien. Et, moins sourcilleux que les classiques, nous pourrions sans scrupule les intégrer à l’étude du genre épistolaire.

… Et résolution du problème « authenticité vs fiction »

    Quoi qu’il en soit, nous aurons retenu que le recours à la lettre a pour but essentiel de créer entre celui qui écrit et celui qui lira, des rapports plus directs (du « je » au « vous » ou « tu ») que l'usage exclusif de la troisième personne.
C'est précisément parce qu'elles sont le complément naturel du récit que les lettres apparaissent aussi dans d'autres sortes d'ouvrages. Les mémoires en contiennent souvent à titre de pièces justificatives, et elles jouent leur rôle dans la comédie, la tragédie ou le drame en tant que ressort utile au progrès de l'intrigue. Mais le roman surtout leur fait une place de choix, de l'Astrée à Clélie et de La Princesse de Clèves aux Faux Monnayeurs. Elles permettent en effet d'apporter au récit à la troisième personne un surcroît de vérité (d'apparence de vérité) : l'action n'y est plus décrite de l'extérieur mais dans le sujet qui est en train de la vivre.
Par lhomeau-sevin - Publié dans : monge-premiere
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Mercredi 26 avril 2006
    Delphine, … et ceux que cela pourrait concerner,

    Les trois extraits de Gargantua sont à considérer comme le corpus qui vous serait donné au moment de l'examen. Donc, oui, il faut les utiliser, il serait même tout à fait maladroit de les passer sous silence. Naturellement vous pouvez (devez…) vous servir de vos lectures personnelles également pour développer votre dissertation.

    Bon courage,
    C. Lhomeau

NB : j'espère avoir répondu correctement à votre question, un pb. non identifié pour le moment m'empêche de lire votre commentaire en entier…
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Mercredi 26 avril 2006
 Jeunes surfers de 1L,

Je m'en voudrais de gâcher vos vacances, mais il me semble qu'un message d'alerte s'impose : après les vacances, il restera en tout et pour tout cinq semaines de cours… Il nous faudra terminer sur Gargantua et l'Humanisme tout en oubliant pas de traiter de l'objet d'étude "Argumenter", c'est déjà beaucoup ! Nous devrons également nous pencher sur "Écritures, réécritures", ça devient énorme ! surtout si nous espérons qu'il vous reste un peu de temps à consacrer à quelques révisions de dernières minutes…

J'attends donc:
— de ceux qui ont un accès direct au blog qu'ils transmettent les infos à ceux qui n'en ont pas.
— de tous : que vous proposiez des travaux (commentaires, dissertation, réponses aux questions et exercices) par le biais dudit blog.

Ayant sonné l'alarme, j'aurai fait mon devoir, à vous de faire les vôtres…

Bonnes vacances néanmoins,
C. Lhomeau
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Mercredi 26 avril 2006
Mme Bovary

Problématique : de la péripétie romanesque à la parodie d’exercice de style

    A- La lettre de rupture motif romanesque

1) Un épisode douloureux, un médium « confortable »

Le roman sentimental, dont Mme Bovary utilise les procédés, est fait de péripéties amoureuses parmi lesquelles on trouve, bien sûr, l’épisode de la rupture. Celle-ci peut naturellement se raconter sous les formes les plus variées, mais il est fréquent qu’y intervienne le motif de la lettre (de rupture, évidemment). Cet épisode, douloureux pour l’un ou l’autre des protagonistes et parfois pour les deux, trouve dans la lettre un moyen efficace de développement et de justification. Elle permet, en effet, que soient énoncés sans interruption d’aucune sorte les raisons et sentiments du personnage qui rompt. Pour ce dernier, elle est un recours « confortable » : elle lui évite la confrontation ennuyeuse ou douloureuse et écarte la possibilité d’une « rechute » (avec elle, le personnage se met à l’écart de la tentation à laquelle pourrait le soumettre son destinataire au cours d’un face à face). C’est ainsi que dans de nombreux romans, la lettre est l’ultime ressource de celui qui souhaite mettre fin à la relation. C’est évidemment le cas ici : « Ah ! encore ceci, de peur qu’elle ne vienne me relancer », s’exclame Rodolphe, confirmant l’utilité spécifique de la lettre dans le cadre de la rupture.

2) Le lecteur témoin

Pour l’auteur, l’usage de la lettre en général, s’apparente pour partie à celui du style direct : il s’agit de s’effacer devant le personnage dont le lecteur découvre ainsi, sans médiateur apparent, des facettes que la narration pure et simple rend objectives ou, au contraire, subjectives, selon le point de vue adopté par le narrateur, tout-puissant en l’espèce. L’intérêt spécifique de la lettre réside dans sa capacité à transporter le lecteur dans une intimité plus grande avec le protagoniste : on se situe entre le style direct (confrontation verbale du protagoniste avec d’autres personnages qui le conduit éventuellement à dissimuler une part de sa vérité) et le monologue intérieur (intimité totale du protagoniste). Avec la lettre, le personnage est face à lui-même et en même temps dans la prise en compte d’un destinataire absent : le lecteur est témoin de sa plus ou moins grande sincérité eu égard à sa connaissance du contexte romanesque. Le motif de la lettre de rupture permet donc au lecteur d’assister, en témoin privilégié, à un moment-clef de la relation des personnages, de mesurer l’éventuelle duplicité du scripteur et d’anticiper sur la réaction du destinataire si le récit lui en a donné les moyens auparavant ce qui est généralement le cas.

3) Triomphe du point de vue interne

La lettre dans le roman, c’est enfin, on l’a d’ores et déjà évoqué, qu’elle soit entrecoupée de commentaires ou pas, le moyen de mettre en œuvre de manière privilégiée le point de vue interne. Le personnage devient émetteur et parfois narrateur, à l’occasion de cette interruption de la narration proprement dite, autant dire qu’il gagne une autonomie inhabituelle grâce à laquelle l’auteur peut donner à voir, en démiurge invisible, lui, une personnalité indépendante du narrateur et la livrer à la « libre » interprétation du lecteur. Il est évidemment particulièrement intéressant d’assister à l’élaboration d’un caractère à travers son écriture, outre les spécificités d’un style ou d’une pensée (déjà lisibles dans le style direct ou le monologue intérieur), celle-ci révèle un rapport singulier à soi et à l’autre (le destinataire, en l’occurrence). Ainsi, Rodolphe s’interroge : « Si je lui disais que ma fortune est perdue… », renonce à cette « excuse » et écrit : « un jour, tôt ou tard, cette ardeur (c’est là le sort des choses humaines) se fût diminuée ». Laissons pour plus tard l’analyse de la duplicité et identifions ici la pauvreté de la pensée du scripteur et le peu de cas qu’il fait de sa destinataire, ne trouvant de recours que dans le lieu commun (voir la parenthèse).

    B- Double voix : émetteur et narrateur

1) La lettre : autoportrait du scripteur

Naturellement, en dépit de l’absence apparente de relais, le lecteur est guidé (pour le moins) dans sa découverte du personnage-scripteur, par la volonté de l’auteur. Cependant, Flaubert choisit ici de laisser doublement la parole à Rodolphe : par le monologue intérieur au style direct : « allons, se dit-il », d’une part et par l’écriture de la lettre. C’est dans ce cadre que l’on peut envisager l’autoportrait du scripteur. Indépendamment de la stratégie élaborée par le personnage et dont il sera question ultérieurement, certains propos et du monologue et de la lettre révèlent une personnalité sans grande qualité (nous sommes chez Flaubert et dans un roman de mœurs…). Retenons deux exemples : « Après tout c’est vrai, pensa Rodolphe ; j’agis dans son intérêt, je suis honnête » : voilà notre amant magnifique, lassé purement et simplement par une femme, qui se met à croire à son « excuse » stratégique : ce n’est pas même à un Dom Juan sans foi ni loi auquel nous avons à faire, mais à un séducteur à la petite semaine qui éprouve le besoin de se consoler, de justifier à ses propres yeux son comportement discutable. « J’aurais pu, par égoïsme, tenter une expérience alors sans danger pour vous » : et le voilà qui se trahit en attribuant, par hypothèse, ses propres caractéristiques à sa destinataire (manquant d’imagination, il ne connaît que son fonctionnement individuel) et en avouant son « égoïsme » (on le sait, contrairement au lecteur, Emma ne saura pas lire cela).

À vous de jouer : analysez la phrase : « Ah ! n’importe ! tant pis, il faut en finir ! » dans la perspective de l’autoportrait. Vous pouvez aller plus loin : choisissez puis commentez une autre phrase caractéristique du propos.

2) Anticipation des effets sur le destinataire

La voix de l’émetteur offre donc par des révélations inconscientes sur sa personnalité un portrait globalement affligeant que confirme ses anticipations sur les réactions du destinataire. À propos duquel, toutefois, on sait que Rodolphe ne se trompe pas beaucoup. IL cherche « quelque bonne excuse », s’agace : « Est-ce qu’on peut faire entendre raison à des femmes pareilles ? » puis, plus loin, il ajoute quelques lignes à la fin de sa lettre « de peur qu’elle ne vienne me relancer », dit-il. Voici trois effets de l’anticipation qui signifient la duplicité du personnage, son mépris pour Emma (« femmes pareilles », le terme « femme » à lui seul est péjoratif) et sa volonté d’en finir. C’est cette dernière qui rend Rodolphe si inquiet des résultats de son discours sur sa destinataire. À propos de celle-ci, le lecteur qui commence à la bien connaître à ce stade du roman, anticipe lui aussi : on se contentera de dire que la lettre de Rodolphe a toutes les chances d’être efficace, à ceci près qu’il sous-estime en partie la passion que lui voue Mme Bovary.

Je laisse à votre appréciation le sens de l’anticipation contenu dans le « débat » sur la signature (fin du texte).

3) Présence du narrateur

Jusqu’ici, nous avons considéré presque exclusivement le développement du point de vue interne sous les deux formes privilégiées de l’écriture d’une lettre entrelacée au monologue intérieur. C’était laisser de côté une autre voix, bien présente dans l’extrait, celle du narrateur. Venons-y.
Outre qu’elle assume, classiquement, l’expression des verbes de « parole » (introducteurs : « il écrivit » ou en incise : « se dit-il »), elle se fait entendre à quatre reprises selon deux fonctions : soit elle reprend le récit interrompu par les interventions directes du scripteur (« La mèches des deux bougies […] quand il se fut rassit »), soit elle apporte, à la manière tout ironique du style flaubertien, un jugement (« ce qu’il jugeait d’excellent goût » et « elle lui parut bonne »). N’épiloguons pas : avec les verbes de modalité juger et paraître, on comprend sans difficulté que, pour le narrateur, ce « À Dieu » est du plus mauvais goût et il faut bien admettre que cette pseudo trouvaille frise le ridicule par sa grandiloquence dans ce contexte de mesquinerie ; il en va de même de la satisfaction de Rodolphe à l’issue de sa rédaction : la lettre est mauvaise au sens stylistique du terme, en revanche elle est « bonne » d’un point de vue cynique (celui du personnage). On ajoutera que la modalisation de certaines interventions du narrateur tend à contaminer l’ensemble de ses propos ; ainsi lorsqu’il précise : « Il réfléchit », le lecteur est fort tenté par l’interprétation ironique : réfléchir / Rodolphe = antinomique. D’ailleurs, étant donné le texte auquel aboutit cette réflexion, le lecteur tenté n’a pas tort !

    C- Faux lyrique et vraie stratégie

1) Lexique et syntaxe lyriques

Le registre lyrique, comme vous le savez, est celui de l’expression des sentiments personnels. Il se définit donc notamment par les champs lexicaux et sémantiques correspondants ainsi que par une syntaxe propre à susciter l’émotion du destinataire. Or, l’émotivité d’Emma est le principal allié de Rodolphe dans sa tentative de la persuader que leur relation doit prendre fin et il ne se prive pas de déployer vocabulaire et formes de phrases capables de la bouleverser.

L’exercice n’est pas bien compliqué concernant le lexique : à vous donc de relever dans la lettre les termes exprimant des sentiments.

Quant à la syntaxe, je vous laisse le soin d’examiner la ponctuation éloquente utilisée par le scripteur…

…Et me contente de relever et commenter ceci : « conservez le souvenir du malheureux qui vous a perdue », on notera la périphrase désignant l’émetteur ainsi que l’encadrement du signifié A (« le malheureux » = Rodolphe) par le signifié B ( « conservez » — « perdue » = Emma), le second ainsi mis en valeur par cet enlacement d’une part, par sa désignation sous des formes verbales (= agissantes) d’autre part. Sous la loupe de ce décryptage, cela pourrait paraître savant ; en réalité, c’est lourd, très lourd, limite grotesque et d’un lyrisme absolument factice.

2) Effets factices

Et dans la mise en œuvre du faux (conformément à son caractère essentiellement fourbe) l’émetteur s’y entend. Un faux clinquant, donnant lieu à un lyrisme de pacotille, fait de  grosses ficelles, dont Emma seule sera la dupe. Le factice résonne ici à travers les procédés multiples de dramatisation : du « courage » au « malheur » ou à l’« abîme », de l’« atroce douleur » à l’« outrage » en passant par la « fatalité », le drame est à l’œuvre sans reculer devant l’hyperbole. De même les interjections exclamatives (que de « Ah ! »…) expriment sans la moindre mesure une souffrance outrageusement démonstrative ; il semble que Rodolphe ignore que les grandes douleurs sont muettes… On relèvera comme effet factice cette petite question rhétorique du début de la lettre : « Non, n’est-ce pas ? » dont l’imposture laisse au bord de la nausée.

3) Stratégie

On vient de le montrer, lyrisme du scripteur et drame de la rupture ne sont que mensonges. En revanche, la stratégie, elle, est tout ce qu’il y a de plus vraie.

Voir exercice sur l’argumentation dans la lettre.
Par lhomeau-sevin - Publié dans : monge-premiere
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Mercredi 26 avril 2006
Exercice

Examinez donc à présent la lettre de Rodolphe selon la méthodologie de lecture des discours argumentatifs.

Voici le texte auquel il parvient :

« Du courage, Emma ! du courage ! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence…
Avez-vous mûrement pesé votre détermination ? Savez-vous l’abîme où je vous entraînais, pauvre ange ? Non, n’est-ce pas ? Vous alliez confiante et folle, croyant au bonheur, et à l’avenir… Ah ! malheureux que nous sommes ! insensés !
« Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j’aurai continuellement pour vous un dévouement profond ; mais un jour, tôt ou tard, cette ardeur (c’est là le sort des choses humaines) se fût diminuée, sans doute ! il nous serait venu des lassitudes, et qui sait même si je n’aurais pas eu l’atroce douleur d’assister à vos remords et d’y participer moi-même, puisque je les aurais causés. L’idée seule des chagrins qui vous arrivent me torture, Emma ! Oubliez-moi ! Pourquoi faut-il que le vous aie connue ? Pourquoi étiez-vous si belle ? Est-ce ma faute ? Ô mon Dieu ! non, non, n’en accusez que la fatalité !
« Ah ! si vous eussiez une de ces femmes au cœur frivole comme on en voit, certes, j’aurais pu, par égoïsme, tenter une expérience alors sans danger pour vous. Mais cette exaltation délicieuse, qui fait à la fois votre charme et votre tourment, vous a empêché de comprendre, adorable femme que vous êtes, la fausseté de notre position future. Moi non plus, je n’y avais pas réfléchi d’abord, et je me reposais dans l’ombre de ce bonheur idéal comme à celle du mancenillier, sans prévoir les conséquences. Le monde est cruel, Emma. Partout où nous eussions été, il nous aurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les questions indiscrètes, la calomnie, le dédain, l’outrage peut-être. L’outrage à vous ! Oh !… Et moi qui voudrais vous faire asseoir sur un trône ! Moi qui emporte votre pensée comme un talisman ! car je me punis par l’exil de tout le mal que je vous ai fait. Je pars. Où ? Je n’en sais rien, je suis fou ! Adieu ! Soyez toujours bonne ! Conservez le souvenir du malheureux qui vous a perdue. Apprenez mon nom à votre enfant, qu’il le redise dans ses prières.
« Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes ; car j’ai voulu m’enfuir au plus vite afin d’éviter la tentation de vous revoir. Pas de faiblesse ! Je reviendrai, et peut-être que plus tard, nous causerons ensemble très froidement de nos anciennes amours. Adieu !
« À Dieu !
« Votre ami »

Les expressions en rose contiennent des figures rhétoriques (certaines ont déjà été identifiées, d’autres pas). Le relevé n’est pas complet, loin de là…

Thèse : Rompre
Stratégie dominante : Persuasion

Arguments : —
                   —
                   —
                   —

Figures rhétoriques:

Par lhomeau-sevin - Publié dans : monge-premiere
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