III- Lectures analytiques : le roman épistolaire
La Nouvelle Héloïse
Problématique : lettre ou monologue intérieur, aspect factice du roman épistolaire ?
A- Lettre ou monologue intérieur : justification
1) Une illusion démasquée
« J’exprime ce que je sens pour en tempérer l’excès », telle est la seule justification explicite de la rédaction de cette lettre que le motif de la distance ne saurait expliquer.
Montrez que cette justification est faible et plaide en faveur de l’interprétation du texte comme monologue intérieur. Avant de vous lancer, lisez attentivement les 2 § qui suivent : pour ne pas répéter, pour tenir compte des transitions.
2) Un lien incontestable
Toutefois, il serait restrictif de considérer que le monologue intérieur est à usage exclusif de celui qui s’y livre. Certes, telle en est la définition, mais nous sommes dans un roman épistolaire et, on dira ce que l’on voudra, ce texte se présente comme une lettre, comment ne pas en tenir compte ? Saint-Preux s’y livre, corps et âme, non seulement à lui-même, on l’a dit, mais aussi à quelqu’un. Nous savons que la définition la plus fondamentale que nous avons retenu de la correspondance est « le lien qu’elle maintient entre les correspondants » ; ne sommes-nous pas dans cette perspective avec la lettre de Saint-Preux ? Il va même plus loin, ne se contentant pas de « maintenir » ce lien, il le consolide en se donnant à comprendre totalement dans sa manière de vivre la relation qui le lie à Julie. En outre, reportons-nous de nouveau à la définition du genre épistolaire, il y est précisé qu’« on écrit ce qu’on ne peut pas dire » et c’est précisément ce qui se produit ici : « j’exprime ce que je sens pour en tempérer l’excès » signifie bien que les débordements du cœur subis par Saint-Preux ne sont pas, à strictement parler, « audibles » et seul la distance de l’écrit permettra, peut-être, de les faire « entendre ».
3) Double jeu
Ainsi, réconcilions les deux optiques de la lettre et du monologue intérieur et revenons pour cela au principe du roman épistolaire. Oui, il peut arriver que sa crédibilité vacille à la lecture de lettres dont la justification paraît suspecte, mais tel est le pacte du genre. Le lecteur n’ignore pas que tout passera par la correspondance (intrigue, description, réflexion, mise en place et développement des caractères, états d’âme, etc.) et accepte, voire intègre suffisamment pour ne pas en tenir compte, les possibles franchissements des frontières du procédé. Toutefois, on ne saurait se contenter de cette complaisance du lecteur et il convient de redéfinir les limites du roman épistolaire : les personnages qui y écrivent des lettres sont précisément des épistoliers (= grand rédacteur de courrier qui trouve dans cette forme d’expression spécifique le moyen de développer son goût pour l’écriture). Dès lors, on pourrait dire, d’une manière un peu désinvolte peut-être, que Saint-Preux devient crédible dans ses justifications à partir du moment où il est un épistolier avéré. La correspondance est pour lui l’espace d’un double jeu : celui de l’adresse au destinataire d’une part, de l’expression de son discours en général, d’autre part.
B- Lettre ou monologue intérieur : prise en compte du destinataire
1) Fantasme (fantôme) de destinataire
Le retour à la définition de la lettre nous aura permis d’émettre l’hypothèse selon laquelle correspondance et monologue intérieur ne sont pas nécessairement contradictoires ; à condition toutefois que le second ne prenne pas le dessus au point que le destinataire s’efface totalement. Sans doute est-il curieux, a priori, de soupçonner Saint-Preux d’oublier son destinataire dans la mesure où Julie apparaît partout dans la lettre. Certes, mais quelle Julie ? Celle qui habite « le sanctuaire de tout ce que mon cœur adore » ? Celle à cause de laquelle « jadis » l’émetteur se surveilla tant ? Celle dont Saint-Preux « croit entendre » la voix ? etc. Cette Julie évanescente possède bien des caractéristiques du fantôme dont on sent la présence sans y croire et qui, lorsqu’il se matérialise « accable » ! Sans aller jusqu’au « fantôme », il semble tout de même que Julie existe davantage comme fantasme que comme personne réelle et d’ailleurs, en tant que telle, elle est reléguée par l’émetteur au rôle strict d’objet de la passion, passée et présente. Enfin, la prise en compte du destinataire dans un lien que l’on maintient avec lui paraît bien éloignée du propos de cette lettre, en dépit d’une apparente omniprésence de ce destinataire.
2) Présence réelle
Néanmoins, omniprésence il y a et sous des formes suffisamment variées pour tempérer l’interprétation selon laquelle Julie serait un pur fantasme.
À vous d’identifier et commenter ces formes variées qui plaident en faveur d’une présence réelle du destinataire. Sans oublier de lire le § 3 pour ne pas trop anticiper.
3) Un fantasme qui construit une réalité
À nouveau, réconcilions ces deux interprétations antithétiques de la présence du destinataire. La Julie fantasmée et la Julie réelle se rejoignent et se confondent dans un mouvement chronologique du propos de l’émetteur qui va de « jadis » à cette accumulation lyrique qui n’est pas sans rappeler le fameux vers de Phèdre (« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ») : « je l’entrevois, je l’ai vue, j’entends refermer la porte ». Mouvement qui, du rappel du passé réel à la présence immédiate du destinataire, est passé par le fantasme qui est le lien entre ces deux réalités, qui permet de les rendre tangibles y compris dans l’absence. En outre, c’est de la réalité de la personne de Julie que surgit le fantasme : « Je ne sais quel parfum […] le son flatteur de ta voix », L’odeur est bien réelle, quoique ténue (« presque insensible »), et c’est elle qui provoque la mobilisation, fantasmatique cette fois, du sens de l’ouie (« je crois entendre »). Et le mouvement inverse existe également : « Ah ! je crois déjà sentir […] Il est terrible à mon impatience », où l’on retrouve le verbe croire mais cette fois à l’origine du processus pour en venir à la réalité de l’« impatience ». Ces allées et venues du fantasme à la réalité et de la réalité au fantasme du destinataire démontrent l’imbrication des deux, imbrication qui est, elle, la réalité vécue par l’émetteur.
C- Lettre ou monologue intérieur : présence de l’émetteur
1) Autoportrait de l’émetteur
Pour clore la question problématique, il convient naturellement, après avoir examiner ce qu’il en était, dans le texte, du destinataire de regarder attentivement à présent ce qu’il en est de l’émetteur. Et nous voilà indubitablement face à un autoportrait dont il n’est pas certain qu’il puisse relever de l’échange. Saint-Preux se parle et se révèle. Considérons à cet égard les enchaînements thématiques : « J’arrive », « Me voici », « Lieu » [= la chambre, sollicitée à plusieurs reprises comme thème], « Oui, tous mes sens », « habillement » [suit une liste d’effets et parties du corps de Julie comme thèmes successifs], « Ah ! je crois », « Julie », « je te vois », « J’exprime », « Il me semble », « Mon cœur ». Souvent, le thème des phrases du texte est l’émetteur lui-même et dans ce cas, le propos porte sur ses sensations et sentiments ; quand il n’est pas lui-même le thème, alors il est le propos. C’est quasiment dire que Saint-Preux ne parle que de lui. Et pas n’importe comment, il se parle : « tu pénètres toute ma substance » a beau contenir le pronom correspondant au destinataire, il n’en relève pas moins de l’auto-observation, il s’agit de trouver les mots justes pour décrire un phénomène afin de le comprendre, de se comprendre en l’occurrence. Et puis revenons un instant à la justification de la missive : « pour en tempérer l’excès » = pour lui donc. Nous sommes en plein dans l’autoportrait qui au-delà de la représentation de soi vise à la compréhension de soi par la peinture de soi.
2) Aveux de l’émetteur
Cependant, une fois encore, c’est bien à une lettre que nous avons à faire et à une lettre clairement adressée. Si bien que moins qu’un autoportrait, la démarche de l’émetteur pourrait être celle de l’aveu. L’aveu de la passion proprement dite a déjà eu lieu, aussi, s’il y a aveu ici c’est celui de la violence induite par cette passion chez l’émetteur. S’agirait-il donc de prévenir Julie voire de la dissuader ? Sans aller jusque-là, disons que la lettre donne en effet au destinataire le spectacle d’un individu plus que fougueux, presque inquiétant par l’ardeur de sa flamme : « ce corps […] que je vous baise mille fois », cette vision du corps de Julie, vision partiellement imaginaire, et des voluptés qu’il promet à Saint-Preux a de quoi affoler par l’actualisation (« la baleine a cédé »), ce n’est même pas une promesse, c’est une certitude qui s’avoue avec une sincérité, louable peut-être, mais susceptible d’inhiber celle qui en est l’objet. Tant d’honnêteté, au risque de la maladresse, relève malgré tout de l’aveu laissant le champ libre au destinataire pour se déterminer, mais surtout, le mettant face à un éventuel engagement qu’il vaut mieux connaître avant de le signer. Il est grand temps de se souvenir de l’auteur à présent : Rousseau le sincère, l’exalté, le double de Saint-Preux, le chantre de l’aveu (cf. Les Confessions).
3) Indifférenciation du point de vue de l’émetteur
Le titre de ce § indique qu’il va falloir réconcilier les 2 précédents en montrant, texte à l’appui, que Saint-Preux ne fait pas de différence entre le monologue intérieur (et l’autoportrait) et l’adresse à Julie.
Devinez ce qu’il vous reste à faire. Je suis sûre que vous avez trouvé alors, au boulot !
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