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Mardi 2 mai 2006
Chers élèves,

J'invite ceux d'entre vous qui seraient en mesure de le faire à m'envoyer (via le blog) les travaux écrits qu'ils auraient accomplis à ce stade des vacances (sur l'épistolaire ou sur Gargantua). Cela me permettrait de les corriger avant la rentrée, ce serait toujours cela de gagner dans notre course contre la montre…

Pédagogiquement vôtre,
C. Lhomeau
Par lhomeau-sevin - Publié dans : monge-premiere
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Mardi 2 mai 2006
Le Groupement de textes épistolaires
Éléments d’histoire et d’étude littéraire d’une lettre à l’autre

Sous la dénomination « GT », vous reconnaîtrez l’ensemble des textes de la séquence excepté Mémoires de deux jeunes mariées, à propos duquel j’ai déjà dit ce que j’avais à dire (à savoir rien encore).

Les lettres de Mme de Sévigné à Mme de Grignan datent de 1670 à 1672.
La Princesse de Clèves est paru en 1678.
La Nouvelle Héloïse en 1761
Les Liaisons dangereuses en 1782
Le Vicomte de Bragelonne entre 1848 et 1850
L’échange Flaubert-Baudelaire date de 1857
Mme Bovary en 1857

Ce sont donc près de deux siècles qui séparent le premier du dernier texte de la séquence. Reportez-vous à la fiche sur l’histoire du genre épistolaire pour les grandes lignes d’évolution.

Vous remarquerez qu’à l’intérieur de chaque siècle, les textes sont relativement proches les uns des autres, exception faite des extraits de Rousseau et Laclos (Rousseau est mort depuis quatre ans lorsque paraissent Les Liaisons…), cela permet-il d’opérer des rapprochement entre eux ?

    XVIIème

On notera ici que les textes sont des lettres de femmes, choisis pour cela notamment. Pourquoi ? parce que ce siècle voit les femmes entrer de manière moins marginale qu’auparavant dans la littérature. Elles y déploient encore leur talent à la marge (dans des genres sous-estimés : roman et correspondance), elles arrivent doucement, mais elles arrivent. On fera tout de même une différence entre Mme de Lafayette qui soumet sa production au public par la publication de La Princesse de Clèves (dont on dit encore aujourd’hui dans le dictionnaire Larousse, qu’il doit sa qualité à l’aide que La Rochefoucauld — son amant — a apporté à l’auteur…) et Mme de Sévigné dont les lettres — à l’exception de quelques-unes lues dans les salons — sont privées et publiées après sa mort (30 ans après, en 1726) par des hommes qui les ont corrigées… Bref, arrivée relative des femmes en littérature, tel est le fait littéraire à retenir ici auquel on ajoutera, c’est important, qu’elles y prennent place de manière singulière : Mme de Lafayette en écrivant le premier roman psychologique et social de la littérature et l’on sait à quelle postérité le genre est appelé après elle : les hommes se le sont largement approprié, c’est dire ! Mme de Sévigné en renouvelant totalement l’art de la correspondance, le libérant des carcans de la norme stricte dans laquelle il était tenu.

    XVIIIème

Après cette phase de féminisme aigu, deux auteurs masculins pour le siècle des Lumières, et pas des moindres. Toutefois, avec les deux textes considérés, nous nous écartons du mouvement le plus remarquable et remarqué du siècle. Leur principal point commun est d’être tous les deux extraits de romans épistolaires qui comptent parmi les plus marquants du XVIIIème (on n’oubliera de mentionner Les Lettres persanes, pleinement représentatives de l’esprit des Lumières, elles). En dehors de cette forme commune, rien ne permet de rapprocher ces deux textes, à moins d’y voir les deux revers d’une même médaille : version préromantique échevelée pour La Nouvelle Héloïse, version réalisme et satire sociale pour Les Liaisons… L’un comme l’autre en tout cas auront influencé les auteurs du siècle suivant.
À propos de la lettre authentique au XVIIIème, on rappellera tout de même qu’elle joua un rôle majeur dans l’échange des idées dans toute l’Europe et qu’elle fut un support très usité de polémiques publiques (voir à cet égard les lettres assassines de Voltaire à propos de Rousseau).

    XIXème

L’ensemble des textes se tient en moins de dix ans. Et pourtant, leurs convergences sont réduites. Les lettres authentiques permettent de donner une petite idée de la nature des échanges privés entre hommes de lettres (Flaubert et Baudelaire ne sont pas des intimes, ils se sont rencontrés parfois, ils s’estiment mutuellement et l’expriment à travers quelques courts échanges) et portant précisément sur leurs œuvres. On remarquera ici la spontanéité du style chez des gens qui sont, l’un comme l’autre, des orfèvres du langage : lorsqu’ils s’écrivent, ils ne sont pas au travail et leurs billets, par leur simplicité, le montrent. La chose est encore plus flagrante lorsqu’on la confronte à l’œuvre : le petit échange entre les deux auteurs est contemporain de la parution des Fleurs du mal d’une part et de Mme Bovary d’autre part. Ajoutons, pour l’anecdote voire un peu plus, que les deux hommes seront, à la même période, inquiétés par la justice (il y eut le procès des Fleurs du mal et celui de Mme Bovary) en raison de l’immoralité des deux œuvres en question.
Nous avons laissé de côté le chapitre du Vicomte de Bragelonne, mais vous aurez compris qu’il est en partie un intrus dans la séquence. Par rapport aux précédentes lettres, il a la particularité d’être issu d’une fiction, en ce sens, on préfèrera le rapprocher de l’extrait de Mme Bovary. Les deux textes invitent à l’examen du rôle que peut tenir la lettre dans un roman par ailleurs narration à la troisième personne (à ce sujet, reportez-vous à la lecture analytique de la lettre de Rodolphe : la lettre comme péripétie romanesque) avec cette particularité toutefois, concernant le chapitre de Dumas, qu’il donne à voir non l’écriture d’une lettre, mais sa non écriture.
Plus généralement quant à la lettre au XIXème siècle, on précisera qu’elle continue d’être un moyen de communication très usité, elle réintègre en grande partie, par rapport au XVIIIème, la sphère privée ; néanmoins quelques lettres ouvertes ont durablement marqué l’époque (on pensera bien sûr au fameux J’accuse d’Émile Zola, lettre ouverte au président de la république à la une du Figaro), elles paraissent dans la presse écrite qui devient un média de premier plan au XIXème.

Il ressort de ce panorama siècle par siècle que certains rapprochements historiques sont en effet possibles. Mais les liens à opérer entre les textes du GT dépassent le cadre historique. Les variations du genre et les thèmes abordés dans les lettres constituent deux autres perspectives de comparaison.

    Variation / variété du genre

Lettres authentiques

Les lettres sélectionnées sont authentiques à double titre : ce sont des lettres réellement envoyées par un émetteur réel à un destinateur réel d’une part ; ce sont des lettres retenues pour la situation authentique (hors le cadre du modèle rhétorique ou considération quelconque en vue d’une publication consciemment envisagée par l’émetteur au moment de production de son énoncé) qu’elles proposent. C’est donc leur spontanéité, leur liberté de style et de propos qu’il convient de considérer.
Cela est vrai pour les lettres de la marquise à sa fille qui, au « pire », s’adresse à un public restreint (cf. lecture analytique de la lettre 1) et pour celles de Flaubert et Baudelaire qui, quoique auteurs, s’écrivent ici sans penser que leur correspondance réciproque donnera lieu à édition.

Lettres dans le roman

Alors là, elles sont aussi différentes que possible : de la lettre intégrale (La Princesse de Clèves) à la lettre en cours d’élaboration (Mme Bovary) que l’on peut tout de même reconstituer in extenso, en passant par la lettre en cours d’élaboration qui ne sera finalement pas écrite (Le Vicomte de Bragelonne). Toutes ces lettres ont un point commun cependant, elles contribuent, d’une manière ou d’une autre, à l’avancée de l’intrigue romanesque (pour les deux premières, reportez-vous aux lectures analytiques).

Roman par lettres

Les deux lettres, indépendamment du fait qu’elles appartiennent strictement au même genre : le roman épistolaire, n’ont guère de similitude car leur registre respectif sont tout à fait différents, voire opposés. Au lyrisme de Rousseau on opposera en effet la satire de Laclos (cf. lectures analytiques et propos ci-dessus sur le XVIIIème). Quant au point de convergence réduit au genre, il est essentiellement indépendant de l’époque de parution des deux ouvrages : comme tout roman épistolaire, ceux-là permettent au lecteur d'être proche de la subjectivité des personnages et de bénéficier de plusieurs éclairages.

    Variété des thèmes ?

À une ou deux exceptions près, toutes les lettres du GT reposent sur une même préoccupation, disons donc un même thème : l’amour. Mais l’amour à des stades divers et selon quelques variations remarquables :
— Lettre de l’attente de l’amour : Les Liaisons…
— Lettre des prémisses : Le Vicomte…
— Lettre de l’accomplissement imminent : La Nouvelle H.
— Lettres de rupture : La Princesse…, Mme Bovary

— Lettres pour entretenir le lien affectif (= variation filiale de l’amour) : Mme de S à Mme de G.

— Lettres « à part » : Flaubert-Baudelaire, encore que, si l’on voulait absolument trouver un lien (tiré par les cheveux, quand même) : nombre de poèmes des Fleurs… retenus par Flaubert traitent notamment du rapport amoureux homme-femme.

Vous disposez donc, avec les informations contenues dans cet article, de quelques perspectives majeures de mise en relation des lettres du GT. Elles peuvent se révéler utiles au moment de l’entretien : l’examinateur doit en principe évaluer votre capacité à faire des liens pertinents entre les textes d’une séquence. L’article met essentiellement en relief des points de convergence, il va de soi que vous devez également être en mesure de dire que cette sélection, en partie arbitraire et nécessairement incomplète, donne à lire des textes singuliers.


Par lhomeau-sevin - Publié dans : monge-premiere
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Vendredi 28 avril 2006
Chers élèves,

Alors voilà, concernant la dernière lecture analytique du groupement (Lettre 1 des Liaisons dangereuses), j’ai décidé de vous laisser vous débrouiller. Je crois vous avoir fourni suffisamment de modèles et exercices formatifs pour que vous ayez les moyens de relever le défi.

Je ne vous laisse pas sans quelques indications cependant. Vous trouverez donc ci-dessous l’introduction et la conclusion de la lecture analytique ainsi que quelques précisions utiles pour en élaborer le plan détaillé.

Il va de soi que si j’ai pris la peine de rédiger entièrement, ou presque, les précédentes lectures, c’était dans un souci de clarté (et apparemment c’est très réussi puisque aucune question ni demande d’éclaircissement n’est apparue sur le blog…) Je ne vous en demande pas tant, vous pouvez construire la lecture sous la forme véritable du plan (avec abréviations et cie).

Vous reconnaîtrez dans l’intro :
L’entrée en matière
L’énoncé de la problématique retenue
L’annonce du plan

Introduction

Le présent texte est la première lettres du fameux roman de Choderlos de Laclos : Les Liaisons dangereuses paru en 1782. Cette œuvre est un chef d’œuvre de la littérature dont le style, la composition, la peinture sociale et psychologique, la mise en scène du mal influencèrent durablement nombre d’auteurs des XIXème et XXème siècles. Roman remarquable à tous points de vue, il l’est aussi par sa forme dans la mesure où l’intrigue repose exclusivement sur l’échange de lettres entre les personnages. La chose n’est pas nouvelle, le roman épistolaire a connu de belles heures avant Laclos, mais la valeur esthétique et morale des Liaisons… est telle qu’on en vient à se demander ce qu’elle doit réellement à cette forme spécifique. En d’autres termes, avons-nous à faire à un grand roman ou à un magistral récit épistolaire ? La lettre de Cécile de Volanges, objet de cette étude et incipit du roman nous permettra d’examiner la question selon trois perspectives majeures : tout d’abord, nous nous interrogerons sur la singularité plus ou moins grande d’un incipit épistolaire, puis nous verrons dans quelle mesure l’émetteur de la lettre, protagoniste essentiel de la correspondance, est capable d’assumer la narration. Enfin, nous tenterons de déterminer l’impact particulier de la forme épistolaire sur la satire sociale contenue dans l’œuvre en général et dans cette lettre.

Vous reconnaîtrez dans la conclusion :
Le rappel du plan
La réponse à la problématique
l’ouverture sur une problématique voisine


Conclusion

L’étude ainsi menée aura donc permis de montrer que la spécificité de la forme épistolaire s’étend à tous les aspects de l’œuvre. L’entrée dans le roman en est modifiée et plus encore la voix narrative ainsi que, dans une moindre mesure cependant, l’effet satirique. Toutefois, c’est une seule et unique spécificité que celle du roman épistolaire, primordiale mais unique : la mise en œuvre d’une multiplicité de subjectivités qui donne tout à voir de l’intérieur, critique, narration et psychologie des personnages. La lecture d’une seule lettre et qui plus est la première, rend impossible l’examen d’un effet plus que probable de la correspondance : les modifications de l’intrigue, des sentiments et des réflexions de tel ou tel personnage par le dialogue à distance avec tel ou tel autre.

Comme vous l’avez compris, le plan induit pas cette intro et cette conclusion contient trois parties, elles-mêmes subdivisées en trois § chacune.

— Partie A : examen du texte en tant qu’incipit. Qu’apporte ou qu’enlève (par rapport à un roman tout court) la forme épistolaire à un incipit ? Telle est la question.
— Partie B : examen de la place et de la fonction de l’émettrice. Peut-on dire qu’elle est seule dans cette partie du roman à assumer la fonction de narrateur ?
— Partie C : examen de la satire. Qu’apporte ou qu’enlève (par rapport à un roman tout court) la forme épistolaire à l’efficacité de la satire sociale ?
Par lhomeau-sevin - Publié dans : monge-premiere
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Jeudi 27 avril 2006
III- Lectures analytiques : le roman épistolaire

La Nouvelle Héloïse

Problématique : lettre ou monologue intérieur, aspect factice du roman épistolaire ?

    A- Lettre ou monologue intérieur : justification

1) Une illusion démasquée

« J’exprime ce que je sens pour en tempérer l’excès », telle est la seule justification explicite de la rédaction de cette lettre que le motif de la distance ne saurait expliquer.

Montrez que cette justification est faible et plaide en faveur de l’interprétation du texte comme monologue intérieur. Avant de vous lancer, lisez attentivement les 2 § qui suivent : pour ne pas répéter, pour tenir compte des transitions.

2) Un lien incontestable

Toutefois, il serait restrictif de considérer que le monologue intérieur est à usage exclusif de celui qui s’y livre. Certes, telle en est la définition, mais nous sommes dans un roman épistolaire et, on dira ce que l’on voudra, ce texte se présente comme une lettre, comment ne pas en tenir compte ? Saint-Preux s’y livre, corps et âme, non seulement à lui-même, on l’a dit, mais aussi à quelqu’un. Nous savons que la définition la plus fondamentale que nous avons retenu de la correspondance est « le lien qu’elle maintient entre les correspondants » ; ne sommes-nous pas dans cette perspective avec la lettre de Saint-Preux ? Il va même plus loin, ne se contentant pas de « maintenir » ce lien, il le consolide en se donnant à comprendre totalement dans sa manière de vivre la relation qui le lie à Julie. En outre, reportons-nous de nouveau à la définition du genre épistolaire, il y est précisé qu’« on écrit ce qu’on ne peut pas dire » et c’est précisément ce qui se produit ici : « j’exprime ce que je sens pour en tempérer l’excès » signifie bien que les débordements du cœur subis par Saint-Preux ne sont pas, à strictement parler, « audibles » et seul la distance de l’écrit permettra, peut-être, de les faire « entendre ».

3) Double jeu

Ainsi, réconcilions les deux optiques de la lettre et du monologue intérieur et revenons pour cela au principe du roman épistolaire. Oui, il peut arriver que sa crédibilité vacille à la lecture de lettres dont la justification paraît suspecte, mais tel est le pacte du genre. Le lecteur n’ignore pas que tout passera par la correspondance (intrigue, description, réflexion, mise en place et développement des caractères, états d’âme, etc.) et accepte, voire intègre suffisamment pour ne pas en tenir compte, les possibles  franchissements des frontières du procédé. Toutefois, on ne saurait se contenter de cette complaisance du lecteur et il convient de redéfinir les limites du roman épistolaire : les personnages qui y écrivent des lettres sont précisément des épistoliers (= grand rédacteur de courrier qui trouve dans cette forme d’expression spécifique le moyen de développer son goût pour l’écriture). Dès lors, on pourrait dire, d’une manière un peu désinvolte peut-être, que Saint-Preux devient crédible dans ses justifications à partir du moment où il est un épistolier avéré. La correspondance est pour lui l’espace d’un double jeu : celui de l’adresse au destinataire d’une part, de l’expression de son discours en général, d’autre part.

    B- Lettre ou monologue intérieur : prise en compte du destinataire

1) Fantasme (fantôme) de destinataire

Le retour à la définition de la lettre nous aura permis d’émettre l’hypothèse selon laquelle correspondance et monologue intérieur ne sont pas nécessairement contradictoires ; à condition toutefois que le second ne prenne pas le dessus au point que le destinataire s’efface totalement. Sans doute est-il curieux, a priori, de soupçonner Saint-Preux d’oublier son destinataire dans la mesure où Julie apparaît partout dans la lettre. Certes, mais quelle Julie ? Celle qui habite « le sanctuaire de tout ce que mon cœur adore » ? Celle à cause de laquelle « jadis » l’émetteur se surveilla tant ? Celle dont Saint-Preux « croit entendre » la voix ? etc. Cette Julie évanescente possède bien des caractéristiques du fantôme dont on sent la présence sans y croire et qui, lorsqu’il se matérialise « accable » ! Sans aller jusqu’au « fantôme », il semble tout de même que Julie existe davantage comme fantasme que comme personne réelle et d’ailleurs, en tant que telle, elle est reléguée par l’émetteur au rôle strict d’objet de la passion, passée et présente. Enfin, la prise en compte du destinataire dans un lien que l’on maintient avec lui paraît bien éloignée du propos de cette lettre, en dépit d’une apparente omniprésence de ce destinataire.

2) Présence réelle

Néanmoins, omniprésence il y a et sous des formes suffisamment variées pour tempérer l’interprétation selon laquelle Julie serait un pur fantasme.

À vous d’identifier et commenter ces formes variées qui plaident en faveur d’une présence réelle du destinataire. Sans oublier de lire le § 3 pour ne pas trop anticiper.

3) Un fantasme qui construit une réalité

À nouveau, réconcilions ces deux interprétations antithétiques de la présence du destinataire. La Julie fantasmée et la Julie réelle se rejoignent et se confondent dans un mouvement chronologique du propos de l’émetteur qui va de « jadis » à cette accumulation lyrique qui n’est pas sans rappeler le fameux vers de Phèdre (« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ») : « je l’entrevois, je l’ai vue, j’entends refermer la porte ». Mouvement qui, du rappel du passé réel à la présence immédiate du destinataire, est passé par le fantasme qui est le lien entre ces deux réalités, qui permet de les rendre tangibles y compris dans l’absence. En outre, c’est de la réalité de la personne de Julie que surgit le fantasme : « Je ne sais quel parfum […] le son flatteur de ta voix », L’odeur est bien réelle, quoique ténue (« presque insensible »), et c’est elle qui provoque la mobilisation, fantasmatique cette fois, du sens de l’ouie (« je crois entendre »). Et le mouvement inverse existe également : « Ah ! je crois déjà sentir […] Il est terrible à mon impatience », où l’on retrouve le verbe croire mais cette fois à l’origine du processus pour en venir à la réalité de l’« impatience ». Ces allées et venues du fantasme à la réalité et de la réalité au fantasme du destinataire démontrent l’imbrication des deux, imbrication qui est, elle, la réalité vécue par l’émetteur.

    C- Lettre ou monologue intérieur : présence de l’émetteur

1) Autoportrait de l’émetteur

Pour clore la question problématique, il convient naturellement, après avoir examiner ce qu’il en était, dans le texte, du destinataire de regarder attentivement à présent ce qu’il en est de l’émetteur. Et nous voilà indubitablement face à un autoportrait dont il n’est pas certain qu’il puisse relever de l’échange. Saint-Preux se parle et se révèle. Considérons à cet égard les enchaînements thématiques : « J’arrive », « Me voici », « Lieu » [= la chambre, sollicitée à plusieurs reprises comme thème], « Oui, tous mes sens », « habillement » [suit une liste d’effets et parties du corps de Julie comme thèmes successifs], « Ah ! je crois », « Julie », « je te vois », « J’exprime », « Il me semble », « Mon cœur ». Souvent, le thème des phrases du texte est l’émetteur lui-même et dans ce cas, le propos porte sur ses sensations et sentiments ; quand il n’est pas lui-même le thème, alors il est le propos. C’est quasiment dire que Saint-Preux ne parle que de lui. Et pas n’importe comment, il se parle : « tu pénètres toute ma substance » a beau contenir le pronom correspondant au destinataire, il n’en relève pas moins de l’auto-observation, il s’agit de trouver les mots justes pour décrire un phénomène afin de le comprendre, de se comprendre en l’occurrence. Et puis revenons un instant à la justification de la missive : « pour en tempérer l’excès » = pour lui donc. Nous sommes en plein dans l’autoportrait qui au-delà de la représentation de soi vise à la compréhension de soi par la peinture de soi.

2) Aveux de l’émetteur

Cependant, une fois encore, c’est bien à une lettre que nous avons à faire et à une lettre clairement adressée. Si bien que moins qu’un autoportrait, la démarche de l’émetteur pourrait être celle de l’aveu. L’aveu de la passion proprement dite a déjà eu lieu, aussi, s’il y a aveu ici c’est celui de la violence induite par cette passion chez l’émetteur. S’agirait-il donc de prévenir Julie voire de la dissuader ? Sans aller jusque-là, disons que la lettre donne en effet au destinataire le spectacle d’un individu plus que fougueux, presque inquiétant par l’ardeur de sa flamme : « ce corps […] que je vous baise mille fois », cette vision du corps de Julie, vision partiellement imaginaire, et des voluptés qu’il promet à Saint-Preux a de quoi affoler par l’actualisation (« la baleine a cédé »), ce n’est même pas une promesse, c’est une certitude qui s’avoue avec une sincérité, louable peut-être, mais susceptible d’inhiber celle qui en est l’objet. Tant d’honnêteté, au risque de la maladresse, relève malgré tout de l’aveu laissant le champ libre au destinataire pour se déterminer, mais surtout, le mettant face à un éventuel engagement qu’il vaut mieux connaître avant de le signer. Il est grand temps de se souvenir de l’auteur à présent : Rousseau le sincère, l’exalté, le double de Saint-Preux, le chantre de l’aveu (cf. Les Confessions).

3) Indifférenciation du point de vue de l’émetteur

Le titre de ce § indique qu’il va falloir réconcilier les 2 précédents en montrant, texte à l’appui, que Saint-Preux ne fait pas de différence entre le monologue intérieur (et l’autoportrait) et l’adresse à Julie.

Devinez ce qu’il vous reste à faire. Je suis sûre que vous avez trouvé alors, au boulot !
Par lhomeau-sevin - Publié dans : monge-premiere
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Jeudi 27 avril 2006
Chers élèves,

5 lectures analytiques de la séquence Épistolaire sont désormais sur le blog ainsi que 4 articles plus ou moins longs fournissant des éléments de cours et de synthèse pour l'ensemble des textes du groupement.
Je conçois qu'il n'est guère confortable de travailler une séquence sous cette forme exclusivement écrite, prenez tout de même ces documents au sérieux : ils apparaîtront sur la liste de bac…
Je vous encourage à nouveau à vous manifester : vos questions et commentaires donneront du sens (pour vous) à cette forme de travail et en faciliteront l'acquisition.

À suivre bientôt :
— Aperçu d'histoire littéraire du genre épistolaire à partir du GT
— 2 dernières lectures analytiques
— Cours sur les lectures cursives (Flaubert-Baudelaire et Dumas)
— Bilan de la séquence.

C. Lhomeau
Par lhomeau-sevin - Publié dans : monge-premiere
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