Lundi 5 juin 2006
-V-
Lecture analytique
Derniers temps au couvent
Lecture analytique
Derniers temps au couvent
Problématique : Peut-on dire que le personnage d’Emma a évolué lors de son séjour au couvent ?
Jusqu’à présent, nous nous sommes montrés d’une ignominieuse cruauté à l’égard de la jeune femme : il fallait bien vous enlever de la tête que nous avions affaire à une héroïne romantique contre laquelle la vie se serait acharnée ! Cet objectif étant atteint, me semble-t-il, nous pouvons essayer à présent de lui trouver quelques qualités tout de même (je vais avoir du mal mais j’y mettrai toute la bonne volonté nécessaire).
Alors, alors, ça lui a fait du bien l’couvent à la p’tite Emma ? Oui et non, comme d’hab… Cela dit, « du bien » n’est pas précisément la question : son pieux séjour l’aura-t-il fait changer ? Évidemment que oui et bien sûr que non.
À vous l’annonce du plan, est-ce la peine de le préciser ?
A- L’ (les) évolution(s)
a- Une certaine autonomie : « écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants » / « dans une lettre […] pleine de réflexions tristes sur la vie »
La voilà donc qui se débrouille toute seule la Emma ! Des lectures que les sœurs n’autorisent sûrement pas (Lamartine) et au moins un écrit plein de « réflexions »… Oui, je sais, vous allez me dire : « ouais, mais bon y’a des mots avec qui relativisent grave cet accès d’enthousiasme », certes, certes, mais de la méthode avant toute chose = jouons ici les niais et sélectionnons sans vergogne les petites notations qui serviront notre présent propos. Sans compter que lesdites « petites notations » prouvent effectivement un gain d’autonomie de lectrice et de scriptrice chez Emma (c’est du contenu dont le narrateur se moque, non de l’activité) : la jeune fille puise dans ses références littéraires personnelles pour alimenter sa rêverie :« les harpes sur les lacs » est une citation approximative de Lamartine, et nous voyons Emma capable de transpositions inédites, elle « écoute » un texte que personne ne lit (≠ sermons à l’église, « chuchotements du prêtre » et Chateaubriand), elle en est donc suffisamment imprégnée pour le mobiliser en fonction de ses besoins. Quant aux « réflexions », elles suggèrent tout bonnement qu’elle a suffisamment assimilée de méthode pour énoncer (peut-être guère plus) par elle-même une pensée (probablement de manière assez décousue si l’on en croit l’expression « pleine de » supposant la juxtaposition en vrac).
b- Quelques aptitudes nouvelles
Qui dit autonomie, dit aptitudes et inversement. Et nous voyons ici Emma faire des choses qu’on ne l’avait pas vue faire jusque-là. C’est sans doute naturel : en grandissant elle a appris, comme tout un chacun, mais ces choses ne sont pas nécessairement à la portée de tous. Ainsi, « Elle se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte » ou « arrivée du premier coup à ce rare idéal », expriment deux aptitudes différentes acquises par la jeune fille : la première, en lien étroit avec son autonomie, entérine un savoir social, elle fait ce qui se fait dans les milieux bourgeois de son temps lorsqu’un être cher disparaît, et il semble qu’elle sache comment s’y prendre sans l’aide de quiconque. La seconde suppose davantage de sensibilité et de capacité d’abstraction, en un temps limité (comme toujours), Emma atteint à une certaine plénitude (« ce rare idéal ») dont la matière est sans doute brocardée par le narrateur, mais dont nous retiendrons pour l’heure qu’elle n’est pas donné à tous : la jeune fille a su se nourrir de ses acquis (littéraires essentiellement) pour aboutir à cet état personnel d’exaltation métaphysique. C’est là que Baudelaire admire Emma, comme un albatros qui ne volerait jamais…
c- Emma la rebelle !
La plus remarquable et la plus immédiatement sympathique des évolutions d’Emma est celle-ci : sa capacité à une certaine forme d’insoumission. « mademoiselle Rouault semblait échapper à leur soin », « elle s'arrêta court et le mors lui sortit des dents », « Cet esprit […] s'insurgeait », « elle s'irritait davantage contre la discipline », « elle était devenue, dans les derniers temps, peu révérencieuse » = florilège de citations du second paragraphe, à elles seules, par leur quantité et, partant, du fait qu’elles constituent le thème même de cet extrait, elle pourraient suffire à confirmer l’hypothèse de rébellion. Examinons cependant les procédés d’écriture mis en œuvre par l’auteur dans le but d’exprimer la révolte d’Emma. Remarquez surtout la subtilité du jeu des points de vue sur ladite révolte : celui qui domine = celui des sœurs par l’emploi du style indirect libre reconnaissable dans ce « mademoiselle Rouault » (seules les religieuses la nomment ainsi) ainsi que dans le choix du verbe sembler qui rend compte de la surprise de ces sœurs devant l’inattendue insoumission. Quant à l’irrévérence, elle est introduite par : « La supérieure trouvait même » : nous ne sommes plus dans le SIL, mais le point de vue est ici tout à fait explicite. Que déduire de ce point de vue dominant ? Outre l’ironie flaubertienne sur laquelle nous reviendrons, probablement le fait qu’Emma n’a pas bien conscience elle-même d’être rebelle ce que confirme l’expression « quelque chose d'antipathique à sa constitution » par laquelle l’indiscipline de la jeune fille est rangée parmi ses caractéristiques innées.
Enfin, la comparaison développée à travers le comparant cheval rétif, énonce l’analyse du narrateur en réduisant à nouveau l’attitude d’Emma à un comportement instinctif (animal) et non au résultat d’une maturation réfléchie.
On notera avec intérêt, ici et ailleurs dans le roman (mais pas partout), l’absence du point de vue d’Emma : confirmation qu’elle est le jouet d’elle-même ? Cela ne réduit-il pas d’ores et déjà à presque rien le caractère insoumis que l’on a tenté d’identifier chez la jeune fille ? Pas tout à fait : quand bien même elle n’en maîtriserait ni les sources ni les raisons, quand bien même il lui serait purement et simplement donné, il lui appartient.
B- La (les) permanence(s)
a- Et que je palpite, et que je palpite encore et toujours…
« elle pleura beaucoup les premiers jours », « elle demandait qu'on l'ensevelît plus tard dans le même tombeau », « [elle] avait aimé l'église pour ses fleurs, la musique pour les paroles des romances, et la littérature pour ses excitations passionnelles »
Au risque de vous paraître sombrer dans la facilité, j’estime que vous possédez les outils et les moyens suffisants de faire vous même l’analyse de ces citations en fonction de l’axe de lecture du §… Si toutefois vous n’étiez pas d’accord, vous savez ce qu’il vous reste à faire.
b- Inconstance chronique
Ici encore, je ferai court : « les premiers jours » . Oui, je limite mon propos à cette citation. Et j’en dis deux choses : la première concerne la répétition régulière de cette expression (ou de quelques autres très voisines [« dans les derniers temps » dans ce même extrait, par exemple]) au cours du chapitre, expression à laquelle une lecture linéaire ne permet pas nécessairement d’être attentif et qui pourtant, par son sens intrinsèque et par sa répétition régulière ne cesse de rappeler l’inconstance d’Emma qui dès qu’elle a épuisé les utilités d’une activité ou d’une source de palpitations s’en lasse. Ey lorsque, comme elle, on vit exclusivement dans l’attente d’émotions fortes (lesquelles se définissent par l’effet de nouveauté voire de surprise qu’elles provoquent), on se lasse vite. Deuxième chose à dire : ce « les premiers jours » limite dans le temps ici le chagrin de la jeune fille après… la mort de sa mère : est-ce assez dire qu’elle ne vit pas la réalité mais bien les effets momentanément exaltés que celle-ci peut engendrer ? Vous noterez enfin, l’accélération subtile des inconstance d’Emma : nous sommes passé de « les premiers temps » (au couvent) à « les premiers jours ».
c- Rébellion stérile
Revenons à présent sur l’insoumission d’Emma et concluons (rapidement toujours) que si l’élan primitif est là : on ne saurait nier qu’Emma est mue par une profonde indiscipline et en dépit de tous les efforts que l’on peut faire pour l’embrigader (« tant prodigué »), elle résiste et tient fermement, fidèle à elle-même, le cap de son intérêt exclusif pour les circonstances qui lui offriront un accès aux émotions conformes à sa quête. Seulement voilà, outre que les contenus qui provoquent en elle de telles émotions sont d’une mièvrerie sans nom (on l’a largement montré et le §1 de ce B, le démontre à nouveau, si vous avez tout bien compris), elle sont fondamentalement stérile. L’analogie vaut ce qu’elle vaut : Emma est un surfer qui met toute son énergie à conquérir le haut de la vague, mais chute aussitôt car elle refuse que ladite vague s’abatte. Bref, dès que la palpitation n’est plus au rendez-vous, Emma se lasse = rébellion inféconde car jamais amorce vers l’épanouissement d’une passion, mais but ultime de la quête.
C- Décidément, c’est mal parti !
a- La victime
Insoumise et mièvre, voici Emma telle que nous l’avons envisagée jusqu’à présent, à ce stade du chapitre 6 et compte tenu de la question problématique, identifions-là comme une victime qu’elle est aussi. Il paraît en effet légitime de se demander si elle n’aurait pas pu connaître une évolution différente de celle à laquelle on assiste et dont on sait où elle la conduira finalement. Personne en effet ne donne à la jeune fille les moyens de canaliser ses élans et de les rendre fructueux. Elle est victime de son propre aveuglement certes, mais également de ceux, multiples de son entourage et de sont temps : « Le bonhomme la crut malade et vint la voir », son père tout d’abord, dont on remarquera qu’on le reconnaît sans peine à cette simple expression de « bonhomme » qui en dit long sur sa simplicité, à prendre positivement pour l’absence de prétention qu’elle suppose, mais aussi négativement pour les limites intellectuelles qu’elle exprime et que confirme la lecture toute personnelle que le père fait de la lettre de sa fille (« malade ») et qui motive une visite de sa part (il est inquiet comme un éleveur face à une bête mal en point) alors que l’affection ou le manque n’interviennent en rien, semble-t-il, dans ses rapports avec son enfant et ne provoquent pas la moindre visite. Victime de son milieu et plus précisément de son ascendance donc, mais également des religieuses, aveugles elles aussi, qui n’identifient que très tardivement chez elle des dispositions particulières auxquelles d’ailleurs elles ne comprennent rien ; elles se sont trompées sur toute la ligne en ce qui concerne Emma, tenant pour acquis que son apparente docilité initiale correspondait à un accord. Victime donc de la bêtise de l’éducation donnée aux filles à son époque, la jeune fille est mal partie pour dépasser les limites étroites dans lesquelles se bornent et sont bornées son imagination et sa capacité d’adaptation.
b- L’insensibilité coupable
Toutefois, n’ignorons pas la responsabilité d’Emma elle-même : victime de la sottise des autres, oui, mais également de la sienne propre. L’extrait analysé nous en donne une belle illustration qui met à mal la thèse d’une véritable évolution du personnage au cours de son séjour au couvent. La démonstration en creux est celle de l’insensibilité fondamentale d’Emma et, sans une sensibilité personnelle de l’élève au départ, peu d’espoir de développer goût, culture et aptitude à se construire. Insensibilité parfaitement explicite : à la mort de sa mère, Emma se fait son film de pauvre orpheline et puis, plus rien… ou presque. « Elle s'en ennuya, n'en voulut point convenir, continua par habitude, ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et sans plus de tristesse au coeur que de rides sur son front », telle est bien sûr la citation significative à cet égard. À défaut de témoigner d’une évolution du personnage, elle décrypte avec précision l’évolution des engouements successifs d’Emma : à l’exaltation se substitue l’ennui accompagné de l’entêtement dans l’erreur aux quels succèdent « l’habitude » puis l’obstination stupide et prétentieuse jusqu’à une libération qu’elle n’a pas cherchée et qui contient la remarque la plus cinglante eu égard à l’insensibilité : « sans plus de tristesse… », la comparaison confirme que la vie et les réalités glissent sur Emma comme sur les écailles d’un poisson et signifie que ne sachant vivre la douleur, elle ne peut non plus vivre réellement le bonheur [notez qu’à ce stade et vu le contenu de la comparaison, on est encore en droit d’espérer que c’est erreur de jeunesse].
c- C’est Flaubert qui doit bien rigoler !
En effet, celui qui espère encore d’Emma après la lecture de ce chapitre [et tous les lecteurs néophytes espèrent, à ce stade] est le jouet de l’habileté du démiurge cruel qu’est ici l’auteur. De même que dans un roman policier de l’école anglaise, l’auteur doit donner au lecteur tous les indices nécessaires à la résolution de l’enquête avant qu’elle ne soit révélée et que le lecteur (quand le roman est bien fait) n’est malgré tout pas en mesure de conclure, Flaubert fournit toutes les clefs de son pessimisme à l’égard d’Emma. Son insensibilité, sa vanité, son éloignement des réalités, ses palpitations niaises, sa rébellion de cheval malmené. Vous possédez tous les éléments nécessaires pour anticiper, derrière le voile de l’ironie de l’auteur à l’endroit de tous les protagonistes, sur la catastrophe annoncée.
Bon travail,
C. Lhomeau
Par lhomeau-sevin
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Publié dans : monge-premiere
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