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Lundi 5 juin 2006
-V-
Lecture analytique
Derniers temps au couvent

Problématique : Peut-on dire que le personnage d’Emma a évolué lors de son séjour au couvent ?

    Jusqu’à présent, nous nous sommes montrés d’une ignominieuse cruauté à l’égard de la jeune femme : il fallait bien vous enlever de la tête que nous avions affaire à une héroïne romantique contre laquelle la vie se serait acharnée ! Cet objectif étant atteint, me semble-t-il, nous pouvons essayer à présent de lui trouver quelques qualités tout de même (je vais avoir du mal mais j’y mettrai toute la bonne volonté nécessaire).
    Alors, alors, ça lui a fait du bien l’couvent à la p’tite Emma ? Oui et non, comme d’hab… Cela dit, « du bien » n’est pas précisément la question : son pieux séjour l’aura-t-il fait changer ? Évidemment que oui et bien sûr que non.
    À vous l’annonce du plan, est-ce la peine de le préciser ?

    A- L’ (les) évolution(s)

a- Une certaine autonomie : « écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants » / « dans une lettre […]                 pleine de réflexions tristes sur la vie »

La voilà donc qui se débrouille toute seule la Emma ! Des lectures que les sœurs n’autorisent sûrement pas (Lamartine) et au moins un écrit plein de « réflexions »… Oui, je sais, vous allez me dire : « ouais, mais bon y’a des mots avec qui relativisent grave cet accès d’enthousiasme », certes, certes, mais de la méthode avant toute chose = jouons ici les niais et sélectionnons sans vergogne les petites notations qui serviront notre présent propos. Sans compter que lesdites « petites notations » prouvent effectivement un gain d’autonomie de lectrice et de scriptrice chez Emma (c’est du contenu dont le narrateur se moque, non de l’activité) : la jeune fille puise dans ses références littéraires personnelles pour alimenter sa rêverie :« les harpes sur les lacs » est une citation approximative de Lamartine, et nous voyons Emma capable de transpositions inédites, elle « écoute » un texte que personne ne lit (≠ sermons à l’église, « chuchotements du prêtre » et Chateaubriand), elle en est donc suffisamment imprégnée pour le mobiliser en fonction de ses besoins. Quant aux « réflexions », elles suggèrent tout bonnement qu’elle a suffisamment assimilée de méthode pour énoncer (peut-être guère plus) par elle-même une pensée (probablement de manière assez décousue si l’on en croit l’expression « pleine de » supposant la juxtaposition en vrac).

b- Quelques aptitudes nouvelles

Qui dit autonomie, dit aptitudes et inversement. Et nous voyons ici Emma faire des choses qu’on ne l’avait pas vue faire jusque-là. C’est sans doute naturel : en grandissant elle a appris, comme tout un chacun, mais ces choses ne sont pas nécessairement à la portée de tous. Ainsi, « Elle se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte » ou « arrivée du premier coup à ce rare idéal », expriment deux aptitudes différentes acquises par la jeune fille : la première, en lien étroit avec son autonomie, entérine un savoir social, elle fait ce qui se fait dans les milieux bourgeois de son temps lorsqu’un être cher disparaît, et il semble qu’elle sache comment s’y prendre sans l’aide de quiconque. La seconde suppose davantage de sensibilité et de capacité d’abstraction, en un temps limité (comme toujours), Emma atteint à une certaine plénitude (« ce rare idéal ») dont la matière est sans doute brocardée par le narrateur, mais dont nous retiendrons pour l’heure qu’elle n’est pas donné à tous : la jeune fille a su se nourrir de ses acquis (littéraires essentiellement) pour aboutir à cet état personnel d’exaltation métaphysique. C’est là que Baudelaire admire Emma, comme un albatros qui ne volerait jamais…

c- Emma la rebelle !

La plus remarquable et la plus immédiatement sympathique des évolutions d’Emma est celle-ci : sa capacité à une certaine forme d’insoumission. « mademoiselle Rouault semblait échapper à leur soin », « elle s'arrêta court et le mors lui sortit des dents », « Cet esprit […] s'insurgeait », « elle s'irritait davantage contre la discipline », « elle était devenue, dans les derniers temps, peu révérencieuse » = florilège de citations du second paragraphe, à elles seules, par leur quantité et, partant, du fait qu’elles constituent le thème même de cet extrait, elle pourraient suffire à confirmer l’hypothèse de rébellion. Examinons cependant les procédés d’écriture mis en œuvre par l’auteur dans le but d’exprimer la révolte d’Emma. Remarquez surtout la subtilité du jeu des points de vue sur ladite révolte : celui qui domine = celui des sœurs par l’emploi du style indirect libre reconnaissable dans ce « mademoiselle Rouault » (seules les religieuses la nomment ainsi) ainsi que dans le choix du verbe sembler qui rend compte de la surprise de ces sœurs devant l’inattendue insoumission. Quant à l’irrévérence, elle est introduite par : « La supérieure trouvait même » : nous ne sommes plus dans le SIL, mais le point de vue est ici tout à fait explicite. Que déduire de ce point de vue dominant ? Outre l’ironie flaubertienne sur laquelle nous reviendrons, probablement le fait qu’Emma n’a pas bien conscience elle-même d’être rebelle ce que confirme l’expression « quelque chose d'antipathique à sa constitution » par laquelle l’indiscipline de la jeune fille est rangée parmi ses caractéristiques innées.
Enfin, la comparaison développée à travers le comparant cheval rétif, énonce l’analyse du narrateur en réduisant à nouveau l’attitude d’Emma à un comportement instinctif (animal) et non au résultat d’une maturation réfléchie.
On notera avec intérêt, ici et ailleurs dans le roman (mais pas partout), l’absence du point de vue d’Emma : confirmation qu’elle est le jouet d’elle-même ? Cela ne réduit-il pas d’ores et déjà à presque rien le caractère insoumis que l’on a tenté d’identifier chez la jeune fille ? Pas tout à fait : quand bien même elle n’en maîtriserait ni les sources ni les raisons, quand bien même il lui serait purement et simplement donné, il lui appartient.

    B- La (les) permanence(s)

a- Et que je palpite, et que je palpite encore et toujours…

« elle pleura beaucoup les premiers jours », « elle demandait qu'on l'ensevelît plus tard dans le même tombeau », « [elle] avait aimé l'église pour ses fleurs, la musique pour les paroles des romances, et la littérature pour ses excitations passionnelles »

Au risque de vous paraître sombrer dans la facilité, j’estime que vous possédez les outils et les moyens suffisants de faire vous même l’analyse de ces citations en fonction de l’axe de lecture du §… Si toutefois vous n’étiez pas d’accord, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

b- Inconstance chronique

Ici encore, je ferai court : « les premiers jours » . Oui, je limite mon propos à cette citation. Et j’en dis deux choses : la première concerne la répétition régulière de cette expression (ou de quelques autres très voisines [« dans les derniers temps » dans ce même extrait, par exemple]) au cours du chapitre, expression à laquelle une lecture linéaire ne permet pas nécessairement d’être attentif et qui pourtant, par son sens intrinsèque et par sa répétition régulière ne cesse de rappeler l’inconstance d’Emma qui dès qu’elle a épuisé les utilités d’une activité ou d’une source de palpitations s’en lasse. Ey lorsque, comme elle, on vit exclusivement dans l’attente d’émotions fortes (lesquelles se définissent par l’effet de nouveauté voire de surprise qu’elles provoquent), on se lasse vite. Deuxième chose à dire : ce « les premiers jours » limite dans le temps ici le chagrin de la jeune fille après… la mort de sa mère : est-ce assez dire qu’elle ne vit pas la réalité mais bien les effets momentanément exaltés que celle-ci peut engendrer ? Vous noterez enfin, l’accélération subtile des inconstance d’Emma : nous sommes passé de « les premiers temps » (au couvent) à « les premiers jours ».

c- Rébellion stérile

Revenons à présent sur l’insoumission d’Emma et concluons (rapidement toujours) que si l’élan primitif est là : on ne saurait nier qu’Emma est mue par une profonde indiscipline et en dépit de tous les efforts que l’on peut faire pour l’embrigader (« tant prodigué »), elle résiste et tient fermement, fidèle à elle-même, le cap de son intérêt exclusif pour les circonstances qui lui offriront un accès aux émotions conformes à sa quête. Seulement voilà, outre que les contenus qui provoquent en elle de telles émotions sont d’une mièvrerie sans nom (on l’a largement montré et le §1 de ce B, le démontre à nouveau, si vous avez tout bien compris), elle sont fondamentalement stérile. L’analogie vaut ce qu’elle vaut : Emma est un surfer qui met toute son énergie à conquérir le haut de la vague, mais chute aussitôt car elle refuse que ladite vague s’abatte. Bref, dès que la palpitation n’est plus au rendez-vous, Emma se lasse = rébellion inféconde car jamais amorce vers l’épanouissement d’une passion, mais but ultime de la quête.

    C- Décidément, c’est mal parti !

a- La victime

Insoumise et mièvre, voici Emma telle que nous l’avons envisagée jusqu’à présent, à ce stade du chapitre 6 et compte tenu de la question problématique, identifions-là comme une victime qu’elle est aussi. Il paraît en effet légitime de se demander si elle n’aurait pas pu connaître une évolution différente de celle à laquelle on assiste et dont on sait où elle la conduira finalement. Personne en effet ne donne à la jeune fille les moyens de canaliser ses élans et de les rendre fructueux. Elle est victime de son propre aveuglement certes, mais également de ceux, multiples de son entourage et de sont temps : « Le bonhomme la crut malade et vint la voir », son père tout d’abord, dont on remarquera qu’on le reconnaît sans peine à cette simple expression de « bonhomme » qui en dit long sur sa simplicité, à prendre positivement pour l’absence de prétention qu’elle suppose, mais aussi négativement pour les limites intellectuelles qu’elle exprime et que confirme la lecture toute personnelle que le père fait de la lettre de sa fille (« malade ») et qui motive une visite de sa part (il est inquiet comme un éleveur face à une bête mal en point) alors que l’affection ou le manque n’interviennent en rien, semble-t-il, dans ses rapports avec son enfant et ne provoquent pas la moindre visite. Victime de son milieu et plus précisément de son ascendance donc, mais également des religieuses, aveugles elles aussi, qui n’identifient que très tardivement chez elle des dispositions particulières auxquelles d’ailleurs elles ne comprennent rien ; elles se sont trompées sur toute la ligne en ce qui concerne Emma, tenant pour acquis que son apparente docilité initiale correspondait à un accord. Victime donc de la bêtise de l’éducation donnée aux filles à son époque, la jeune fille est mal partie pour dépasser les limites étroites dans lesquelles se bornent et sont bornées son imagination et sa capacité d’adaptation.

b- L’insensibilité coupable

Toutefois, n’ignorons pas la responsabilité d’Emma elle-même : victime de la sottise des autres, oui, mais également de la sienne propre. L’extrait analysé nous en donne une belle illustration qui met à mal la thèse d’une véritable évolution du personnage au cours de son séjour au couvent. La démonstration en creux est celle de l’insensibilité fondamentale d’Emma et, sans une sensibilité personnelle de l’élève au départ, peu d’espoir de développer goût, culture et aptitude à se construire. Insensibilité parfaitement explicite : à la mort de sa mère, Emma se fait son film de pauvre orpheline et puis, plus rien… ou presque. « Elle s'en ennuya, n'en voulut point convenir, continua par habitude, ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et sans plus de tristesse au coeur que de rides sur son front », telle est bien sûr la citation significative à cet égard. À défaut de témoigner d’une évolution du personnage, elle décrypte avec précision l’évolution des engouements successifs d’Emma : à l’exaltation se substitue l’ennui accompagné de l’entêtement dans l’erreur aux quels succèdent « l’habitude » puis l’obstination stupide et prétentieuse jusqu’à une libération qu’elle n’a pas cherchée et qui contient la remarque la plus cinglante eu égard à l’insensibilité : « sans plus de tristesse… », la comparaison confirme que la vie et les réalités glissent sur Emma comme sur les écailles d’un poisson et signifie que ne sachant vivre la douleur, elle ne peut non plus vivre réellement le bonheur [notez qu’à ce stade et vu le contenu de la comparaison, on est encore en droit d’espérer que c’est erreur de jeunesse].

c- C’est Flaubert qui doit bien rigoler !

En effet, celui qui espère encore d’Emma après la lecture de ce chapitre [et tous les lecteurs néophytes espèrent, à ce stade] est le jouet de l’habileté du démiurge cruel qu’est ici l’auteur. De même que dans un roman policier de l’école anglaise, l’auteur doit donner au lecteur tous les indices nécessaires à la résolution de l’enquête avant qu’elle ne soit révélée et que le lecteur (quand le roman est bien fait) n’est malgré tout pas en mesure de conclure, Flaubert fournit toutes les clefs de son pessimisme à l’égard d’Emma. Son insensibilité, sa vanité, son éloignement des réalités, ses palpitations niaises, sa rébellion de cheval malmené. Vous possédez tous les éléments nécessaires pour anticiper, derrière le voile de l’ironie de l’auteur à l’endroit de tous les protagonistes, sur la catastrophe annoncée.

Bon travail,
C. Lhomeau
Par lhomeau-sevin - Publié dans : monge-premiere
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Vendredi 26 mai 2006
Baudelaire
Entre tradition et singularité

Lecture analytique de L'Invitation au voyage

Problématique : De quelle manière Baudelaire renouvelle-t-il l'évocation — si courante en poésie — du voyage ?


        Introduction

Ce poème des Fleurs du mal est adressé à une maîtresse
occasionnelle de Baudelaire : Marie Daubrun, une actrice dans laquelle il vit l'alliance idéale des qualités de deux de ses maîtresses « régulières ». On sait qu'à chaque fois que Baudelaire évoque des yeux verts, il fait référence à Marie Daubrun :


 
L'invitation au voyage donne à voir un pays pour lequel Baudelaire éprouve une attirance particulière. Un lieu à la fois proche et lointain, à la fois familier et exotique : la Hollande et plus précisément sa capitale.
Ainsi il réunit dans son poème la femme aimée et le pays rêvé, faisant la part belle à l'expression de l'idéal.
Je vous laisse observer le plan retenu et en déduire l'énoncé de la problématique et l'annonce du plan.

    A- La tradition

a- Composition

Le poème de Baudelaire emprunte essentiellement à la forme, somme toute traditionnelle, de la chanson : trois strophes alternent régulièrement avec un refrain de deux vers, toujours les mêmes.
Un double pentasyllabe (décasyllabe divisé) alterne avec un octosyllabe : le mètre court et impair, équilibré par sa répétition, est caractéristique de la chanson ; l'octosyllabe est traditionnel en poésie.
On remarquera enfin les rimes dont le schéma ne sort pas vraiment des sentiers battus : aabccbddeffe : absolument traditionnel dans le cadre d'un douzain.

b- Mimétisme

Un grand nombre d'assonance et allitérations mimétiques (encore un procédé relativement courant en poésie).
— Allitération : en —s (premiers vers) = alanguissement imitatif du rêve (songe) et de la douceur promise ; en —ll (brouillés / mouillés) suggérant par cette consonne liquide, l'humidité évoquée. En —r (dormir / humeur / assouvir / pour / moindre / désir) exprimant la rondeur et la plénitude des moments à vivre ou vécus.
— Assonance : en —i (vivre / loisir / mourir) = voyelle courte et aigue pour signifier la jouissance à venir. En —an (luisant / ans / chambre / mêlant / ambre), évocation de l'assoupissement bénéfique permis par le lieu clos de la chambre.
Un examen minutieux vous confirmera le jeu mimétique presque permanent et la place privilégiée des sonorités ci-dessus à divers endroits du texte et toujours avec la même signification pour chacune. Vous pouvez ajouter, évidemment, l'allitération en —v (titre et texte) signifiant une dynamique fluide de départ.

c- Un thème

Deux en fait, imbriqués et à peu près indissociables l'un de l?autre : le voyage rêvé et réel et la femme aimée.
Le voyage : Tout y parlerait / À l'âme en secret / Sa douce langue natale. Puis Vois. Les deux premières strophes relèvent du rêve, du projet, la dernière s'inscrit dans la réalité (passage du conditionnel à l'indicatif). L'ailleurs, réel, rêvé ou fictif = motif récurrent en poésie, le poète cherche le lieu propice à l'épanouissement de son existence et de son art.
La femme aimée : Mon enfant, ma sœur / Aimer à loisir / Aimer à mourir / yeux / volupté / notre chambre / C'est pour assouvir / Ton moindre désir. Ces éléments (tous ceux du poème qui se réfèrent explicitement à la femme aimée) demeurent assez traditionnels : amour passionné, bien être des amants, lieu privilégié de leurs amours et don magnifique fait à l'amante.



    B- La matière baudelairienne

a- Idéal

Texte nourri d'idéal au sens que lui confère Baudelaire et notamment dans sa dimension cyclique (alternance avec le spleen évoqué ci-après pour les besoin de la progression analytique).
[Idéal baudelairien : un monde antérieur ou rêvé qui n?est que beauté, dans lequel s?accomplit la plénitude de tous les sens et dépourvu de toute forme de médiocrité dont le monde réel n?offre ici et là que de pâles imitations, généralement fugaces.]
Bref, un monde dont le refrain constitue une définition :
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Accumulation révélatrice de plénitude, renforcée par l'amorce tout ; lexique significatif des aspirations du poète ; sonorités et ponctuation (—l, —é, ) suggérant l'épanouissement, le déploiement confortable des sens. = ailleurs localisé de manière relativement vague entre rêve et réalité.
Idéale également, la femme aimée : Mon enfant, ma sœur, signifie l'accord apaisé des deux sexes, c'est l'amante dont il est question pourtant appelée enfant et sœur, elle représente un tout permettant la plénitude de la relation. Esthétique idéale également aux yeux de Baudelaire : Au pays qui te ressemble ! Comme on va le voir pays idéal, donc par ressemblance, beauté idéale de la femme, sens amplifié par l'exclamative laudative.
Pays idéal : les charmes, ceux du pays donc, à prendre au sens fort d'effets magiques accomplissant une métamorphose positive de l'état du poète lui donnant accès à l'idéal. La deuxième strophe développe le thème de la chambre dans laquelle tous les sens sont sollicités de manière voluptueuse, lieu idéal donc (Polis : vue et touché ; odeurs : odorat ; Sa douce langue natale : ouïe et goût). Le monde s'endort / Dans une chaude lumière : accord parfait entre le monde et les amants qui s'endorment ensemble dans une atmosphère idéale.
L'essentiel est là, d'autres expressions et procédés mériteraient d'être retenus comme représentatifs de l'idéal.

b- Spleen

Mais, dans les replis de tant de perfection se glisse, par petites touches, le spleen, conférant au texte, malgré la plénitude évoquée, une tonalité sourdement mélancolique. À commencer par le rythme lent du poème, harmonique par sa régularité et sa langueur, certes, mais, précisément : languide = le double pentasyllabe suivi de l'octo. créé une sorte de monotonie, l'interprétation oscille entre éloge du calme et regret de l'inaccessible. Inaccessible confirmé par l'emploi du conditionnel : la question se pose de la réalité du voyage, peut-elle être à la hauteur du rêve ? Quant au passage à l'indicatif (strophe 3), réalité accomplie ou actualisation du rêve ? Probablement actualisation : tant de sommeil dans cette strophe ? et immobilité des vaisseaux.
Et puis, cet élément du titre : L'invitation, nous n'en sommes qu'au projet, la réponse appartient au destinataire et elle pourrait fort bien être négative, d'autant qu'elle est d'une grande exigence cette invitation, il s'agit d'être à la hauteur des aspirations de celui qui la lance !
Deux termes de la première strophe nous confortent dans l'idée que le spleen accompagne l'idéal par l'expression de la conscience aigue du poète que n'est qu'un rêve et qu'en tout état de cause, il est remis à un avenir incertain (le texte envisage mais ne vit pas l'idéal) : songe  et pour  esprit.
De tes traîtres yeux, / Brillant à travers leurs larmes. Traîtrise et tristesse de la femme aimée, mystère en effet de cette notation au cœur d'une relation dont d'autres expressions soulignent l'harmonie. Confiance toute relative du poète dans la possibilité que s'accomplisse le voyage idéal, il semble anticiper sur l'impossible partage.

c- Correspondances

[Baudelaire recréé dans sa poésie ce qu'il appelle les correspondances : correspondances entre les sens, entre les sens et l'esprit, entre les choses, entre les choses et les personnes, les uns contenant et évoquant les autres et vice-versa.]
Le poème n'échappe pas à ces correspondances : entre la femme et le pays, entre les sens, entre les sens et l'esprit.
La femme aimée = le pays rêvé : Au pays qui te ressemble ! Les soleils mouillés […] ont les charmes […] De tes traîtres yeux, C'est pour assouvir / Ton moindre désir / Qu'ils viennent du bout du monde. Comparaisons et associations viennent signifier cette correspondance qui rend la femme indissociable du pays idéal et par conséquent le voyage impossible sans elle.
La strophe 2 développe tout particulièrement la correspondance entre les sens évoqués l'un après l'autre, les voilà regroupés en un tout qui les lie inextricablement les uns aux autres de telle sorte que c'est par leur addition seule que le résultat idéal est obtenu. Attention, ils ne se superposent ni se confondent, ils forment un tout indicible mais nécessaire.
Tout y parlerait / À l'âme en secret / Sa douce langue natale. Et l'on retrouve ce tout correspondant cette fois à l'âme, c'est-à-dire à l'esprit (ce que confirme l'idée de langage plus ou moins articulé : celui qui structure la pensée), dans la même indissociation que précédemment : l'appréhension sensorielle et la compréhension intellectuelle forment un tout, gage d'idéal.

    C- Singularité du texte

a- Entre rêve et réalité

On aurait pu dire entre idéal et spleen, encore que ce ne soit pas tout à fait la même chose (atteindre l'idéal ne se produit pas exclusivement en rêve). Mais la singularité du texte est là : dans l'oscillation. L'ancrage dans la réalité est patent, ce pays idéal n'est pas un pays imaginaire, on reconnaît la capitale hollandaise (Amsterdam) : soleils mouillés / De ces ciels brouillés, Des meubles luisants, / Polis par les ans, La splendeur orientale, ces canaux / Dormir ces vaisseaux, la ville entière ; voici donc les expressions permettant une localisation relativement précise du pays : une ville portuaire (vaisseaux) avec des canaux, le choix est limité et Amsterdam s'impose. Le climat (océanique : soleil et pluie alternativement) confirme cette identification ainsi que les mentions du décor : l'industrie hollandaise du meuble fut florissante et très productive, quant à l'orient, il est caractéristique des produits que l'on trouve dans les grands ports.
Néanmoins, un doute subsiste, il est lié au fait que Baudelaire ne nomme ni le pays ni la ville dont il parle. Ce faisant, il confère à cet environnement un halo de mystère propre au rêve. D'autant plus que le lieu est véritablement idéal (nous l'avons dit) et, en ce sens, peu conforme à la réalité.

b- Entre gravité et légèreté

Oscillation toujours comme singularité du poème, là encore dans un mouvement qui correspond à un aspect particulier des allers et retours entre spleen et idéal. Le spleen dans la lourdeur : celle du rythme lent du poème, celle de l'incertitude voire de l'angoisse palpable face au doute concernant la réponse à cette invitation, celle de la perplexité voire de l'incrédulité de l'auteur vis-à-vis de la possibilité d'atteindre à l'idéal dont l'éventuelle survenue annonce le prochain retour du spleen. Ainsi l'exaltation des exclamatives de la première strophe suggèrent l'espoir certes, mais dénoncent également la nécessité d'avoir recours à cet artifice pour persuader : l'évidence de la relation et des aspirations partagées semblent loin d'être acquises ; de même les charmes de traîtres yeux indiquent l'envoûtement que suppose l'idéal (charmes) et annoncent la chute vers le spleen (traîtres).
Cependant, ces quelques notations lourdes d'appréhension du spleen sont battues en brèche par la légèreté du texte : le rythme est lent, oui, mais sa ressemblance avec celui des comptines pour endormir les enfants l'oriente vers un élan de plénitude. La réponse est incertaine, mais la progression du poème du doute (strophe 1) à l'actualisation (strophe 3) en passant par la mise en place du décor concret (strophe 2), s'apparente à une spirale ascendante vers l'idéal dans un oubli complet du retour du spleen, finalement.

c- Entre douceur et cruauté

Oscillation toute baudelairienne enfin entre l'aspiration à la douceur (calme) et conscience de la médiocrité ( = ailleurs et probablement nulle part dans la durée). Nous avons d'ores et déjà relevé l'essentiel concernant la douceur (rythme, lexique, sonorités), nous nous contenterons d'ajouter l'oxymore soleils mouillés, éminemment expressif : c'est la douceur même que cet accord parfait des contraires cosmogoniques que l'on pourra retrouver dans sa version picturale chez les impressionnistes, peintres de l'expression du bonheur :

Impression soleil levant (1873), Claude Monnet

Mais chez Baudelaire le bonheur semble toujours au bord du gouffre du spleen engendré essentiellement par la médiocrité et la mesquinerie : deux choses dont le poème ne parle pas et qui, pourtant, sont présentes dans l'emploi des verbes et des temps notamment : registre du rêve (= irréel donc inaccessible) : songe, conditionnel puis présent de narration (le voyage a lieu) ou de vérité générale (le voyage pourrait avoir lieu et alors voilà de quoi il serait fait car les caractéristiques du pays évoqué sont constantes) ? À vous de choisir, mon pessimisme naturel et ma connaissance de Baudelaire me font pencher pour la seconde solution, mais j'admets la discussion.

        Conclusion

Débrouillez-vous pour le rappel du plan.
La lecture analytique aura donc permis de montrer comment se construit la singularité d'un auteur. L'oscillation entre spleen et idéal identifiée ici conduit finalement à reconnaître dans ce texte l'expression majoritaire de l'idéal, les quelques notations caractéristiques du spleen mériteraient d'être confrontées aux poèmes représentatifs du spleen et ainsi confirmées.

Rimbaud arrive bientôt
Amusez-vous bien
C. Lhomeau
 


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Mercredi 3 mai 2006
Bilan

    Ainsi que le préconise le programme, l’étude de l’épistolaire vous aura en principe permis de vous rendre compte de la variété du genre. Au moment de conclure, rallions-nous à la théorie communément, et légitimement, admise, qu’il existe bien un genre épistolaire dont la définition est suffisante pour englober toutes les formes de la correspondance.

    Je rappelle les grandes lignes de cette définition : un émetteur s’adresse par écrit à un ou plusieurs destinataires auxquels il est empêché de parler soit pas la distance qui les sépare, soit la difficulté d’exprimer oralement son propos.
    La lettre met en œuvre, dans le corps même du texte, un lien plus ou moins étroit, mais direct (cf. énonciation) entre émetteur et destinataire(s), le premier y laisse se manifester sa subjectivité en tenant compte constamment de la réception de son discours : on dit que l’une des caractéristiques essentielles de la lettre est sa fonction impressive.
    Le discours épistolaire est vieux comme la littérature, genre noble à l’origine, obéissant à des règles rhétoriques strictes, son style se libère sous l’impulsion des grandes épistolières du XVIIème notamment.
    Dès l’origine, la lettre est un vecteur privilégié :
— De la connaissance (les savants et intellectuels européens l’utilisent pour communiquer à distance).
— Du discours argumentatif adressé soit à une personne en particulier, soit à un groupe, notamment sous la forme de la lettre ouverte.
    Nombreuses et riches sont les correspondances d’écrivains qui ont été publiées après leur mort et apportent au lecteur un éclairage précieux sur l’œuvre et le projet esthétique.
    Parce qu’elle permet un déploiement singulier de la subjectivité, la lettre fut très tôt utilisée dans les œuvres de fiction et tout particulièrement dans les romans où elle offre un point de vue tout à fait intéressant sur tel ou tel personnage ainsi que sur les rapports qu’il entretient avec un ou plusieurs autres et réciproquement.
    Ultime forme de la correspondance : le roman épistolaire (il suscite un engouement très grand au XVIIIème) qui prend tout son sens lorsqu’il donne à lire les lettres échangées par plusieurs émetteurs, les romans épistolaires ne proposant qu’un seul scripteur existent et ont leur intérêt du point de vue de la subjectivité, bien sûr, mais ces sont bien les croisements de diverses subjectivités qui font le sel du genre.

    Vous voici avec une fiche de rappels succincts sur l’essentiel de la séquence. Je m’en tiendrai là pour ce bilan, vos questions feront le reste…

    Quelques commentaires sur l’ « œuvre sciemment oubliée » : Mémoires de deux jeunes mariées ?



    Ainsi s’achève la séquence épistolaire et, partant, le « bourrage de crâne » par blog interposé.

    À bientôt,
    C. Lhomeau
Par lhomeau-sevin - Publié dans : monge-premiere
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Mardi 2 mai 2006
Les types de lettres ignorés par la séquence

    Il s’agit principalement des lettres qui, sous toutes les formes déjà envisagées dans la séquence, ont une visée argumentative. Une forme cependant a pratiquement été passée sous silence : celle de la lettre ouverte.

Il me semble que le meilleur moyen, à ce stade, de vous donner un aperçu convenable de ce dont il s’agit consiste à vous inviter à la lecture de lettres considérées comme des modèles argumentatifs.

Il sera fait mention de cette étape de la séquence sur la liste de bac, mais j’y préciserai bien qu’elle n’a en aucun cas donné lieu à une étude approfondie. L’objet d’étude « Convaincre, délibérer, persuader » ayant été privilégié dans la séquence sur l’humanisme.

Lettres argumentatives

    A- Le roman épistolaire au service de la réflexion

Lorsqu'en 1721 un auteur anonyme fait paraître à Amsterdam les Lettres persanes, il s'accorde à une double mode : celle de l'Orient et celle du roman par lettres. Mais c'est pour mieux s'en affranchir : de son modèle, l'Italien Marana, qui avait publié L'Espion turc en 1684, l'auteur retient en effet l'étonnement d'un musulman sur les pratiques chrétiennes, mais il le dépasse en instaurant ce regard « pluriel » que permet l'échange épistolaire. Des turqueries en vogue depuis le XVIème siècle, il garde le pittoresque mais le met au service d'une réflexion philosophique sur la relativité des coutumes et la recherche d'un ordre universel bâti sur la raison.

Cet auteur, on savait déjà à l'époque qu'il ne pouvait être que ce baron de Montesquieu (1688-1755), déjà connu pour des traités d'économie politique, qui avait craint par ce petit livre licencieux de paraître bien léger pour sa fonction de magistrat. Le succès n'en fut pas moins considérable et inaugura une autre mode qui eut sa fortune jusqu'à nos jours.



Sous couvert de la surprise de deux Persans arrivant à Paris, une critique audacieuse de la monarchie de droit divin et de la religion catholique :

Lettre XXIV

    Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous avons toujours été dans un mouvement continuel. Il faut bien des affaires avant qu’on se soit logé, qu’on ait trouvé les gens à qui on est adressé, et qu’on se soit pourvu des choses nécessaires, qui manquent toutes à la fois.
    Paris est aussi grand qu’Ispahan. Les maisons y sont si hautes qu’on jugerait qu’elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges bien qu’une ville bâtie en l’air, qui a six ou sept maisons les unes sur les autres, est extrêmement peuplée, et que, quand tout le monde est descendu dans la rue, il s’y fait un bel embarras.
    Tu ne le croirais pas peut-être : depuis un mois que je suis ici, je n’y ai encore vu marcher personne. Il n’y a point de gens au monde qui tirent mieux parti de leur machine [ = leur corps] que les Français : ils courent ; ils volent. Les voitures lentes d’Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feraient tomber en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait à ce train, et qui vais souvent à pied sans changer d’allure, j’enrage quelquefois comme un Chrétien : car encore passe qu’on m’éclabousse depuis les pieds jusqu’à la tête ; mais je ne puis pardonner les coups de coude que je reçois régulièrement et périodiquement. Un homme qui vient après moi, et qui me passe, me fait faire un demi-tour, et un autre, qui me croise de l’autre côté, me remet soudain où le premier m’avait pris ; et je n’ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j’avais fait dix lieues.
    Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des mœurs et des coutumes européennes : je n’en ai moi-même qu’une légère idée, et je n’ai eu à peine que le temps de m’étonner.
    Le roi de France est le plus puissant prince de l’Europe. Il n’a point de mines d’or comme le roi d’Espagne, son voisin ; mais il a plus de richesses que lui, parce qu’il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre [charges conférant la noblesse dont la vente renflouait les caisses de l’État], et, par un prodige de l’orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.
    D’ailleurs ce roi est un grand magicien : il exerce son empire sur l’esprit même de ses sujets ; il les fait penser comme il veut. S’il n’a qu’un million d’écus dans son trésor, et qu’il en ait besoin de deux, il n’a qu’à leur persuader qu’un écu en vaut deux, et ils le croient. S’il a une guerre difficile à soutenir, et qu’il n’ait point d’argent, il n’a qu’à leur mettre dans la tête qu’un morceau de papier est de l’argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même jusqu’à leur faire croire qu’il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant [don supposé au roi dès qu’il était sacré], tant est grande la force et la puissance qu’il a sur les esprits.
    Ce que je te dis de ce prince ne doit pas t’étonner : il y a un autre magicien, plus fort que lui, qui n’est pas moins maître de son esprit qu’il l’est lui-même de celui des autres. Ce magicien s’appelle le Pape. Tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu’un [allusion à la Trinité], que le pain qu’on mange n’est pas du pain, ou que le vin qu’on boit n’est pas du vin [allusion à l’Eucharistie], et mille autres choses de cette espèce.
    […]
De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712
Montesquieu, Les Lettres persanes, 1721

    B- La lettre authentique suscitant la polémique

Voltaire écrit à Rousseau qui lui a envoyé son discours sur l’origine de l’inégalité entre les hommes, je vous laissent juges de l’ironie voltairienne et d’imaginer la réaction du destinataire…

    J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain, et je vous en remercie. Vous plairez aux hommes, à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes; il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada; premièrement, parce que les maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l'Europe, et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris, secondement, parce que la guerre est portée dans ces pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie, où vous devriez être.
    Je conviens avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs, ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons, à soixante et dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre ; et ce qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils l'obligèrent à se rétracter. Dès que vos amis eurent commencé le Dictionnaire encyclopédique, ceux qui osèrent être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d'athées et même de jansénistes. [...]
    De toutes les amertumes répandues sur la vie humaine, ce sont là les moins funestes. Les épines attachées à la littérature et à un peu de réputation ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui de tout temps ont inondé la terre. Avouez que ni Cicéron, ni Varron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace n'eurent la moindre part aux proscriptions. Marius était un ignorant ; le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l'imbécile Lépide lisaient peu Platon et Sophocle ; et pour ce tyran sans courage, Octave Cépias, surnommé si lâchement Auguste, il ne fut un détestable assassin que dans le temps où il fut privé de la société des gens de lettres.
  Avouez que Pétrarque et Boccace ne firent pas naître les troubles de l'Italie ; avouez que le badinage de Marot n'a pas produit la Saint-Barthélemy et que la tragédie du Cid ne causa pas les troubles de la Fronde. Les grands crimes n'ont guère été commis que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est l'insatiable cupidité et l'indomptable orgueil des hommes, depuis Thamas-Kouli-Kan, qui ne savait pas lire, jusqu'à un commis de la douane qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent l'âme, la rectifient, la consolent ; elles vous servent, Monsieur, dans le temps que vous écrivez contre elles : vous êtes comme Achille, qui s'emporte contre la gloire, et comme le P. Malebranche, dont l'imagination brillante écrivait contre l'imagination.
    Si quelqu'un doit se plaindre des lettres, c'est moi, puisque dans tous les temps et dans tous les lieux elles ont servi à me persécuter ; mais il faut les aimer malgré l'abus qu'on en fait, comme il faut aimer la société dont tant d'hommes méchants corrompent les douceurs ; comme il faut aimer sa patrie, quelques injustices qu'on y essuie ; comme il faut aimer l'Être suprême, malgré les superstitions et le fanatisme qui déshonorent si souvent son culte.
    M. Chappuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise ; il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes.
    Je suis très philosophiquement et avec la plus grande estime, etc.
Lettre à Rousseau
30 août 1755

    C- Lettre ouverte

    Émile Zola, qui se bat pour établir l’innocence du capitaine Dreyfus, injustement condamné pour trahison, s’adresse à la jeunesse de France en décembre 1897.

Lettre à la jeunesse

    Ô jeunesse, jeunesse ! je t’en supplie, songe à la grande besogne qui t’attend. Tu es l’ouvrière future, tu vas jeter les assises de ce siècle prochain, qui, nous en avons la foi profonde, résoudra les problèmes de vérité et d’équité, posés par le siècle finissant. Nous, les vieux, les aînés, […] nous ne te demandons que d’être encore plus généreuse, plus libre d’esprit, de nous dépasser par ton amour de la vie normalement vécue, par ton effort mis entier dans le travail, cette fécondité des hommes et de la terre qui saura bien faire enfin pousser la débordante moisson de joie, sous l’éclatant soleil. Et nous te céderons fraternellement la place, heureux de disparaître et de nous reposer de notre part de tâche accomplie, dans le bon sommeil de la mort, si nous savons que tu nous continues et que tu réalises nos rêves.

    Jeunesse, jeunesse ! souviens-toi des souffrances que tes pères ont endurées, des terribles batailles où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu penses, avoir une opinion et l’exprimer publiquement, c’est que tes pères ont donné de leur intelligence et de leur sang. Tu n’es pas née sous la tyrannie, tu ignores ce que c’est que de se réveiller chaque matin avec la botte d’un maître sur la poitrine, tu ne t’es pas battue pour échapper au sabre du dictateur, aux poids faux du mauvais jugement. Remercie tes pères, et ne commets pas le crime d’acclamer le mensonge, de faire campagne avec la force brutale, l’intolérance des fanatiques et la voracité des ambitieux. La dictature est au bout.

    Jeunesse, jeunesse ! sois toujours avec la justice. Si l’idée de justice s’obscurcissait en toi, tu irais à tous les périls. […] Qui se lèvera pour exiger que justice soit faite, si ce n’est toi qui n’es pas dans nos luttes d’intérêts et de personnes, qui n’es encore engagée ni compromise dans aucune affaire louche, qui peux parler haut, en toute pureté et en toute bonne foi ?

    Jeunesse, jeunesse ! sois humaine, sois généreuse. […] Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s’il est quelque part un martyr succombant sous la haine, de défendre sa cause et de le délivrer ? Qui donc, si ce n’est toi, tentera la sublime aventure, se lancera dans une cause dangereuse et superbe, tiendra tête à un peuple, au nom de l’idéale justice ? Et n’es-tu pas honteuse, enfin, que ce soient des aînés, des vieux, qui se passionnent, qui fasse aujourd’hui ta besogne de généreuse folie ?

    Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l’espoir de nos vingt ans ?

    — Nous allons à l’humanité, à la vérité, à la justice !

Émile Zola, « Lettre à la jeunesse » (1897)
In J’accuse. Émile Zola et l’affaire Dreyfus


Par lhomeau-sevin - Publié dans : monge-premiere
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Mardi 2 mai 2006
Le Vicomte de Bragelonne

    Vous ayant d’ores et déjà abreuvés de documents écrits (pas toujours simples), je me limiterai ici à quelques pistes de compréhension et d’analyse du chapitre de l’œuvre de Dumas.

    Le texte considéré est le premier chapitre d’un roman historique, dernier opus d’une longue trilogie qui a débuté avec Les Trois Mousquetaires, s’est poursuivie avec Vingt ans après et s’achève avec Le Vicomte de Bragelonne ou dix ans après. Elle retrace les aventures, largement romancée, de d’Artagnan et de ses compagnons (le vicomte du titre est le fils d’Athos : Raoul de Bragelonne).

        Le leurre du titre

Découvrant ce titre de chapitre, le lecteur s’attend naturellement à y lire un lettre censée avoir son importance dans le lancement de l’intrigue. Il ne vous a pas échappé qu’il n’en est rien et que cette lettre, justement, ne sera pas écrite.
On l’a vu ailleurs, la lettre dans le roman a été maintes fois utilisée pour l’occasion qu’elle offre d’entrer dans la subjectivité d’un ou plusieurs personnages d’une part (cf. Mme Bovary) et pour sa capacité à faire progresser l’intrigue d’une manière ou d’une autre (cf. La Princesse de Clèves). Ici, il semble, à première vue (et ce n’est pas tout à fait faux), que l’auteur se moque de nous : pas de lettre, pas de révélations véritables sur la subjectivité du scripteur, ni déclanchement, ni avancée de l’intrigue par la lettre. Autant dire que nous assistons au pervertissement d’un exercice romanesque « classique » (auquel Dumas s’est lui-même plié en de nombreuses occasions).

    Au-delà de la pirouette accomplie par Dumas, revenons sur les utilités habituelles de la lettre dans le roman et voyons si, vraiment, celle-ci y échappe totalement :

        L’intrigue

Souvenons-nous que nous sommes ici au tout début (on emploiera donc le terme d’incipit pour ce chapitre) d’un très long roman, c’est-à-dire au moment de la mise en place du contexte (époque, lieux, personnages). Quand bien même le lecteur connaît déjà, grâce aux épisodes précédents, un certain nombre des personnages et circonstances de l’action, l’auteur doit situer à nouveau les premiers et les secondes dix ans après… Il a le souci, particulièrement aigu chez un auteur de romans populaires qui publie en feuilletons , d’éviter à son public l’ennui d’une laborieuse situation initiale. Ainsi décide-t-il de le familiariser avec de nouveaux lieux et protagonistes en lui épargnant de longues descriptions et en mettant en œuvre des procédés dynamiques d’entrée en matière :
— Gaston d’Orléans est présenté par le biais de ses activités (la chasse notamment) et du point de vue des habitants de « la bonne ville de Blois ».
— La rédaction de la lettre permet, de la même manière, d’introduire les personnages de Louise de Lavallière  et Mlle de Montalais grâce à une occupation qui dynamise les portraits.
Ainsi, l’on peut dire de la lettre que, si elle ne provoque pas d’action à proprement parler, sa rédaction est en elle-même une action qui anime cette étape, parfois bien statique, de la situation initiale.
On ajoutera qu’elle permet également de présenter partiellement un absent et pas des moindres : le personnage éponyme. Bien qu’elle soit finalement avortée, cette lettre joue donc un rôle non négligeable dans le chapitre.

        Subjectivité

Nous pouvons dire qu’elle est incontestablement à l’œuvre autour de la lettre et du dialogue qu’elle suscite entre les deux jeunes filles. Subjectivité de Montalais, adepte d’un certain franc-parler et subjectivité de Louise de Lavallière, discrète et pudique dont la difficulté de trouver ses mots révèle, paradoxalement, la profondeur des sentiments qu’elle éprouve pour Raoul : on sait bien que rien n’est plus difficile à exprimer que les vraies passions.

Suggestion d’exercice : préparation d’un oral répondant à la question « de quelle manière la lettre qui ne sera pas envoyée révèle-t-elle les sentiments de Louise ? » dans le passage « Louise prit son air sérieux […] nos cœurs ont battus l’un près de l’autre ».

        Et la problématique de la séquence dans tout ça ?

Alors, dans quelle mesure ce chapitre de Dumas nous permet-il de résoudre en partie la question de l’existence d’un genre cohérent lorsque l’on perle d’épistolaire ?

Eh bien, on ne peut pas dire qu’il nous aide beaucoup. On y retrouve, malgré tout, les caractéristiques des lettres insérées dans les romans… Ce n’est guère suffisant. Alors, revenons à la définition de la lettre : on se souvient que son envoi n’est pas une condition sine qua non, qu’elle est d’un émetteur (« je ») à un destinataire (« tu » ou « vous »), que ces sujets peuvent être très variés, que, dans le cadre privé, elle vise à maintenir un lien (généralement affectif) entre les correspondants. Déduction logique : la lettre de Dumas répond à ces critères, elle ne saurait démentir l’existence d’un genre, elle ne saurait non plus permettre d’en affiner la définition.



Échange Flaubert-Baudelaire

Commençons ici par où nous avons terminé à l’étape précédente : un genre, un seul ? La réponse ne sera guère différente, l’échange entre les deux auteurs, dans le cadre d’une correspondance privée, mais authentique cette fois, ne dément pas la définition du genre, n’autorise pas davantage que les autres textes du GT à la préciser.

    En principe vous l’avez lu ailleurs, cet échange est contemporain de la parution de deux œuvres majeures de ses auteurs : Les Fleurs du mal et Mme Bovary et il y est fait largement référence à l’une d’entre elles. Son principal intérêt réside dans les commentaires faits par Flaubert sur la production baudelairienne, essentiellement révélateurs du point de vue esthétique de l’émetteur. Révélateurs également de l’empathie de Flaubert pour son correspondant qui réserve ses « critiques » à une conversation de visu, autant par délicatesse qu’en raison, cela intéresse tout particulièrement notre étude, d’une limite de la correspondance : elle interdit la réaction immédiate, certains propos y peuvent donc être proscrits (à des degrés variables selon l’intimité des correspondants).

Les lettres de Flaubert abordent également la question du procès des Fleurs du mal (Baudelaire lui fait part du jugement finalement rendu) au sujet duquel il se montre tout à fait solidaire. Vous noterez que l’on censure encore à l’époque des textes supposés heurter la morale chrétienne et Flaubert ne tardera pas à connaître même mésaventure avec Mme Bovary. Cette circonstance nous permet de mesurer, à travers les mots de Flaubert, la singularité et l’isolement du grand écrivain, sa causticité critique également (voyez les propos cinglants à l’encontre de Béranger).

    Vous retiendrez avant tout des correspondances d’écrivains (soit avec d’autres écrivains, soit avec d’autres personnalités parfois anonymes) qu’elles offrent un éclairage souvent passionnant sur leur projet esthétique, leur jugement sur divers sujets (de société notamment), leurs difficultés (dans l’avancement de leur travail en particulier), etc.

Exercice possible : Flaubert exprime une admiration toute particulière pour La Beauté, il écrit : « c’est pour moi une œuvre de la plus haute valeur », expliquez, à la lumière du poème et des quelques remarques critiques contenues dans sa lettre (« Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités). L’originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l’idée, à en craquer. »), pour quelle(s) raison(s) selon vous il lui accorde cette mention spéciale.
Par lhomeau-sevin - Publié dans : monge-premiere
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